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Le bécasseau variable (Erolia alpina)


Ce qui est remarquable, chez tous les bécasseaux,
C'est leur grande aptitude au vol en escadrille.

Puisque vous êtes là, à surveiller la grille
Où achèvent de brûler trois petits colinots
Qui ne cuiront jamais, tant il fait froid dehors
Sous ce vent tourmenté qui vient du pôle Nord ;
Puisque vous êtes là, je vais vous expliquer
Comment nous apprenons, à nos troupes, à voler.

Car ce n'est pas inné. Il faut bien s'entraîner.

Lorsque nos petits savent parfaitement voler,
Nous les réunissons sur un terrain d'envol :
Une plage de sable qui longe les étangs
Ou un lit de graviers qui borde l'océan.

D'un puissant trille aigu, l'un des parents s'envole
Et sollicite ainsi qu'un enfant l'accompagne.
Les autres se regroupent autour de ma compagne.

Aussitôt, le petit poursuit l'adulte qui crie,
Car c'est le même cri qui servait près du nid,
Quand les poussins petits devaient être nourris
Et qu'on les appelait de ce trille précis.

Les premiers exercices sont les moins compliqués,
Juste un aller-retour, avec un demi-tour,
En virage bien large, pour ne pas déraper.
Les autres font pareil et chacun son tour.

Puis, nous aborderons des figures complexes,
Des glissades appuyées à coup de palonnier ;
Des dérapages brutaux ou des voltes convexes ;
Des figures de voltige, dignes de Maryse Bastié.

Quand chacun des enfants est tout à fait au point,
Quand ils ont compris les petits signes ténus
Qui servent de repères aux motifs aériens,
On essaye à plusieurs et même, parfois plus.

Les vols d'étourneaux ou les bancs de poissons
Procèdent pareillement, de signes qui restent abscons
Aux autres animaux, à l'homme, sûrement,
Qui s'y essaie pourtant au vol en formation...

Le dimanche sur les routes, ils se rentrent dedans,
Dans des carambolages qui s'achèvent dans le sang,
Des bosses sur les ailes ou bien sur le croupion…
Et des morts, près desquels, ils passent en louchant.

Les hommes sont stupides. En vous voulez la preuve ?
Ils me nomment variable quand il faudrait sociable.
Ils se disent sapiens, mais, en sont-ils capables ?
Irréfléchis qu'ils sont. Bon, l'idée n'est pas neuve...

Dans mon espèce, c'est vrai, nous sommes singuliers.
Nous sommes petits ou gros, d'aucuns ont des becs longs,
D'autres en ont des courts, plus ou moins incurvés.
Nous changeons de costume en fonction des saisons.

Les hommes seraient-ils tous de la même couleur ?

Et seraient-ils aussi tous de même valeur ?

Permettez que j'en doute, que je m'en fiche aussi.

Leur variabilité, bien souvent se réduit,
Á l'enveloppe extérieure, parce qu'à l'intérieur,
Ils se ressemblent tous, avides et orgueilleux,
Voraces, inassouvis, arrogants, dédaigneux
Et capables du pire pour être les meilleurs.

S'il me fallait dresser un listing complet
De tous leurs atavismes, j'aurais tout intérêt
Á commencer de suite et ouvrir le Littré
Á la première lettre qui commence l'alphabet
Et espérer, bien sûr, avoir assez de temps,
Une longue vie devant moi, car il y en a tant,
Pour arriver au bout, ne pas en oublier.

Ça ne suffira pas. Me faudrait la santé.

Maintenant, je vous laisse à vos poissons brûlés.

Mille pardons, mais je vois que vous êtes endormi…
Qu'un rêve cauchemardeux vous avait entrepris
Et mon discours, croirez que vous l'avez rêvé.

*