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Les citoyens usagés


Les poissons du bocal avaient tant rajouté
De Pernod dans leur eau qu'elle en était troublée
Et troublait leurs cerveaux et ses capacités,
Au point qu'ils étaient tous devenus étrangers
À tout, aux gens, au monde et aux réalités
Qui ne collaient jamais aux schémas qu'ils tentaient
De faire accréditer à longueur de JT.

Virus* avait gagné sur Dorade** défaite.
Il était président. Tous les jours, c'était fête.
Les poissons du bocal prenaient surtout grand soin
De nous le rappeler et, s'il était besoin,
De dire et de redire, que quoi que Virus dise,
C'était dans son programme avant qu'on ne l'élise,
Et dès lors obligé qu'il fasse ces réformes
Et un peu de jogging pour se tenir en forme.

Les écrans du bocal, s'ils devenaient plus grands
Et plus plats et plus chers, n'empêchaient pas pourtant,
Aux poissons du bocal de réduire l'exercice
De la démocratie, à mettre dans l'interstice
D'une urne, un bulletin. Aux deux mots : " a voté "
Il faudra qu'on comprenne que notre liberté
Vient d'être confisquée pour au moins cinq années.
Un très bon citoyen est un citoyen muet.

Il en va tout autant des partis politiques
Ou bien des syndicats ou des médias critiques,
Qu'ils se taisent ou périssent, sans les publicités,
Par l'argent des patrons qui vont les acheter,
Au terme de manœuvres et de basses trahisons
Pour un poste de ministre ou pour une mission,
Peu importe il est vrai pourquoi l'on vend son âme
Pour traîner des casseroles ou le surnom d'infâme.

Le peuple des pâtures quand il va travailler
Dans des usines où l'on recycle le lisier
Pour en faire des boulettes ou bien des granulés
Qui permettent au gazon de pousser dans les prés,
Le peuple des pâtures quand il va travailler
Prend le métro, le train s'il n'y va pas à pied
Sinon il est chômeur ou prend ses RTT.
Et très peu sont rentiers du côté des Gambier.

Virus, qui a un sens inné de l'équité,
Les régimes spéciaux, décida d'attaquer.
Fi donc des promesses, des contrats de travail
Qui précisaient les tâches des travailleurs du rail,
Leurs horaires, leurs salaires et les nuits sacrifiées,
Les dimanches, les Noëls, les autres jours fériés
A conduire des locos pour qu'elles arrivent à l'heure
Avec les trains qu'elles tirent remplis de voyageurs.

Virus décida donc que ces toujours nantis
Fussent privés sur l'heure des avantages acquis.
Il lui suffit donc de prononcer un discours,
D'appeler des sondages qu'ils viennent à son secours
De trouver quelques hères travaillant dans la boue
Pour qu'en l'instant suivant, bien assez de jaloux,
Aussi de militants, à Virus, affidés
Exigent que les retraites fussent enfin réformées.

Virus, chattemite, promis de négocier,
Mais sur aucun des points, l'affaire était pliée.
Les travailleurs du rail, des bus et du métro,
Comme les autres, feraient quarante-deux ans de boulot,
Sauf s'ils étaient inaptes et portaient des lunettes.
Ils perdraient près d'un tiers de leur maigre retraite.
Les poissons du bocal, aux infos, jubilaient
Osant, en spécialistes, la pénibilité.

On eut cru qu'ils étaient, militants communistes,
Traquant, comme pas deux, un rien opportunistes
Les inégalités dans le monde du travail,
Chez les intermittents ou les chanteurs de raï,
Chez les profs, les instits, les facteurs, les gaziers…
Opposant, sans vergogne, exclus et salariés,
Surtout les fonctionnaires, des feignants de surcroît
Qui abusent de la garantie de l'emploi.

Aussi quand les trains et les métros s'arrêtèrent,
Les poissons du bocal n'eurent qu'un mot : la galère.
Le peuple des pâtures pour gagner son salaire
Doit affronter à pied, la pluie et la poussière,
Piétiner dans le froid, dans la foule énervée
Un métro qui retarde et qui sera bondé.
Le peuple des pâtures est bien pris en otage
Un service minimum serait une mesure sage.

Les poissons du bocal abusaient du micro
Sur les quais, les trottoirs des bus ou du métro.
Quelle que soient les questions, ils voulaient des réponses
Qui fussent dans le bon sens, de celui qu'on annonce
En entrée du JT : le drame de l'usager
Qui se lève aux aurores, patiente sur les quais,
Arrive tard au boulot, y dort même parfois
Pour rattraper les heures qu'on ne lui paiera pas.

Mais que quelqu'un s'avise de dire le contraire…
Et qu'il comprend la grève, la défense des salaires
Et celle des retraites ou des acquis sociaux…
Le poisson du bocal lui coupe le micro
Avant qu'avec ses mots, le citoyen rebelle
Dise la société, qu'on la lui baille belle
Que les pauvres seraient leurs propres ennemis
Aussitôt que l'un d'eux serait moins appauvri.

Les poissons du bocal dénoncent l'activiste
Au juge qui l'écroue parce qu'il est terroriste.
Se pourrait-il, des fois, qu'un mouton de la base
N'ait pas reçu sa dose d'enzyme cocacolase
Qui le fera tremblant au seul nom de Virus
Et le cerveau spongieux pour prendre l'habitus
Qui conviendra mieux au projet de société
Où les citoyens sont bien vite usagés.
31 décembre 2007 / «® / ©»


* Virus est président des Pâtures.
** Dorade a été défaite aux élections présidentielles par Virus.