®
La jeune femme à la cruche (d'après Sérusier)


Dimanche, il me fera danser
Des gavottes et laridés.
Dimanche, je lui donnerai
Mon cœur d'abord, mon corps après.
Aussitôt que la nuit viendra
Appuyée fort contre son bras
Je l'emmènerai d'un bon pas
Vers le moulin qui est en bas.

Ô mon amant, viens le temps presse
Couvre-moi de baisers, de caresses.
J' laisserai le curé à sa grand'messe
Où il condamne les pécheresses.

Mais avant je vais préparer
Dans le moulin qui est en bas
Le grand lit clos si bien ciré
Et j'y mettrai mes plus beaux draps.
Pas question d'un simple buisson
Pour ce tout premier grand frisson.
Je le garderai à dormir
Pour toute ma vie me souvenir.

Ô mon amant, pas de promesse
Pars s'il le faut et me délaisse
Laisse-moi le fruit de ta tendresse
Au ventre pour cette grossesse.

C'est alors qu'en rentrant du doué
Avec ma cruche au bout du bras
Trop occupée par mon projet
Je n'ai pas vu ce peintre-là
Qui m'a figée à tout jamais
Sur cette toile, dans ce musée
M'empêchant de voir mon amant
Et le moulin où il m'attend.

Ô mon enfant, pour que tu naisses.
Eut fallu que j'sois sa maîtresse.
Ô mon amant, vois ma détresse
Le visiteur, des yeux m'caresse.

Depuis ce temps, long, je regarde
Avec des yeux qui semblent las
Le visiteur qui s'attarde
Et qui, pour sûr, ne le sais pas.
Qui, s'il savait, décrocherait
La toile qui est dans ce musée,
Jusqu'au moulin me conduirait
Où désespère, mon bien-aimé.

Ô mon amant, qu'elles disparaissent
La toile, la cruche, ne m'intéressent.
Ô mon amant, prends ma jeunesse.
J'ai tout le temps, c'est ma richesse.