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Car la belle brunie, parfois Satan l'habite


Virus* devait partir pour un lointain voyage,
Au pays des savanes où vivent les sauvages.
Il fallait un discours qui précise, point par point,
Ce que les moutons blancs, riches et bons chrétiens,
Pensaient des bêtes fauves qu'ils avaient libérées
Du joug de l'esclavage, puis décolonisées.

À l'instar de Bison**, régnant aux Amériques,
Virus disposait d'une culture anémique
Qu'il nourrissait d'abord aux images des peoples,
Surtout ceux qui faisaient la Une de sa gueule.

Ce fut son conseiller, Pélican du Chili***,
Qu'on chargeât du discours afin qu'il l'écrivit.
Pélican du Chili, il faut le rappeler,
Devait sa bonne fortune et sa place au palais
À ses pairs et ancêtres qui avaient tellement chié
Des montagnes de guano qu'ils purent s'expatrier,
Rejoindre les pâtures, baigner dans sa culture,
En apprendre l'histoire, comprendre ses forfaitures,
Lire les philosophes, même les révisionnistes
Et nier les écrits des rares humanistes.

" Panthères et Gazelles, du peuple des Savanes,
Je vous aime, comme j'aime les grands bœufs roux, les ânes.
Je m'adresse à vous tous qui êtes si différents
Même si je constate que vous puez pareillement.
Là réside, je l'avoue, le tout premier mystère
Quand d'être des savanes, vous me semblez tous fiers !

Pourtant je le note, certains crient, d'autres barrissent
Certains meuglent, d'autres bêlent. Il y en a qui rugissent.
Vous vous tapez dessus, vous vous mordez le cul.
Les morts sur les Savanes se comptent tant et plus.
Malgré ça, vous vous dites comme les doigts de la main,
Des frères depuis toujours et plus encore demain.

Je ne suis pas venu pour pleurer sur vos morts.
Pas davantage pour geindre sur votre sort.
Je ne suis pas venu effacer le passé.
Le peuple des pâtures, il faut le concéder
A commis quelques fautes et quelques crimes aussi,
En déportant les bêtes, sans entendre les cris
De celles qui mouraient dans des cales empestées
Avant de décéder sous les coups et le fouet.
Ce crime perpétré sur des bêtes enchaînées
Fut aussi commis sur toute la bestiolité.

Ce furent là quelques crimes perpétrés par nos pères
Et dont on ne peut pas nous accuser, j'espère.
Les vôtres, pareillement, ne sont guère innocent
Puisqu'ils avaient livré, au joug, leurs enfants.

C'est la raison pourquoi au mot de repentance
Le fou rire me secoue les boyaux de la panse.

Panthères et Gazelles, regardons le passé.
Le peuple des Pâtures quand il a débarqué
Sur vos savanes, dit : Faites bien attention,
Nous sommes les plus forts. Nous prenons possession
De vos terres, leurs richesses, des bêtes qui vivent dessus
Et si vous protestez, nous vous bottons le cul.
Vous prierez notre Dieu, apprendrez à bêler,
Oublierez vos légendes, vos arts et de penser.
C'est le prix à payer pour être civilisé
Et profiter à fond des bienfaits du progrès :
Des hôpitaux, des routes, des ponts et des écoles
Qui vous font oublier que le colon vous vole,
Vous trompe et vous spolie, vous exploite et vous brise
Sauf les chaînes qu'il forge assurant son emprise
Sur vos âmes asservies, vos esprits aliénés
Vous privant à jamais de toutes libertés.

Cela dit, pour autant, la colonisation
N'est en rien responsable de vos abdications.
C'est votre faute à vous s'il y a des génocides
Décidés seulement par vos tyrans avides.
C'est votre faute à vous s'il y a des dictateurs,
Corrompus, débauchés et prévaricateurs.
C'est votre faute à vous si vous faites des guerres
Pour un peu d'uranium pour notre nucléaire.
C'est votre faute à vous si vos savanes sèchent
Pour qu'on ait du coton et des slips moins rêches.
C'est votre faute à vous si vous coupez vos arbres
Pour qu'on ait des écuelles assorties à nos marbres
C'est votre faute à vous s'il y a des fanatiques
Qui choisissent une voie mauvaise en politique,
Qu'il nous faut trucider au cours d'un coup d'État.
C'est votre faute à vous s'il faut en venir-là.

Je voudrais toutefois rappeler le bonheur
Que vous eûtes à mourir d'une balle en plein cœur
Pour notre liberté et pour notre grandeur,
Dans des tranchées boueuses. Vous fûtes ainsi vainqueur
Des ennemis des Pâtures et des Phylloxeras.
Votre histoire à la nôtre, de ce jour, se scella.

Nous ne l'oublions pas, c'est pourquoi la pension
Aux anciens combattants que leur verse la nation
Du peuple des Pâtures est tout à fait inique,
À peine suffisante pour acheter trois berniques.

Là n'est pas l'essentiel, l'essentiel, c'est le sens
Du rythme, de la musique et aussi de la danse.
"

Le discours de Virus passait du coq à l'âne.
Virus s'en battait l'œil. Le peuple des Savanes,
Qu'il croyait abêti comme celui des Pâtures,
À force de trop sucer des sels de bromure
Lui ferait un triomphe pour sa grande culture
Ou son propos limite de la caricature.

" Panthères et Gazelles, Lionceaux et Lionsottes,
Je suis venu vous dire, sans relire mes notes,
Que l'âme des Savanes comme celle des Pâtures,
Elle se trouve cachée au sein de la Nature.
Le peuple des Savanes vit à l'état sauvage
Depuis la nuit des temps et le début des âges.
Vous avez donc vos chances de trouver l'antidote
Au monde matériel, qu'en secret je dorlote.
Vivez libres et nus au fin fond de la jungle
Et sans pagne puisque vous n'avez plus d'épingle.

Le drame des Savanes, c'est qu'elles n'ont pas d'Histoire.
Je l'ignorais hier quand on me l'a fait savoir.
Les lions et les vautours, les hyènes, les serpentaires,
Les chacals, les termites, depuis des millénaires,
Vivent au jour le jour, de la même façon,
Répétant les mêmes gestes, sans tirer de leçons.
Le peuple des Savanes ignore donc l'aventure
Ou l'idée de progrès comme celui des Pâtures.
Le peuple des Savanes n'a jamais eu l'idée
De bousculer sa vie sans cesse recommencée.
S'inventer un destin serait son avenir.
De son passé surtout, il faudrait en sortir.
Et d'un trait de crayon, rayer de tous les livres
Trois siècles d'une histoire où il ne put pas vivre.
C'est votre faute à vous si vous êtes immobile.
Il serait temps bientôt que le palmier à huile
Remplace les cacahouètes et les patates douces,
Les buissons d'acacias qui recouvrent la brousse
Pour faire des carburants pour nos automobiles.
Il serait bientôt temps que, soumis et serviles,
Vous acceptiez enfin la civilisation
D'un très grand métissage où enfin les nations
Seraient toutes à l'image de celles des Pâtures,
Le bocal à poissons, la seule forme de culture,
Le seul Dieu qui convint, d'origine moabite,
Car la belle brunie, parfois Satan l'habite.

Il serait temps aussi que vous bêlassiez tous
Pour avoir un visa pour un emploi de mousse.
C'est le prix à payer pour que sur les Savanes,
Les bêtes qui sont toutes montées comme des ânes,
Baisent conformément à la réalité
Que le FMI dit au vu du PIB.
C'est votre faute à vous s'il y a trop de misère,
S'il y a trop de violence pour les matières premières,
Surtout si elles sont rares, que nous les payons cher.
C'est votre faute à vous si toutes vos infirmières
Et tous vos médecins désertent vos hôpitaux :
Ils ne sont pas aux normes pour soigner des bobos.
Alors c'est charité que de les accueillir
Pour soigner nos moutons tous en train de vieillir.

C'est votre faute à vous si vous manquez de routes,
Si vous manquez d'écoles ou encore de mazout.
Le dumping social ou bien l'économique.
Ça marche à tous les coups, c'est comme ça qu'on vous nique.

Les lionceaux des Savanes sont tentés par l'exil
Et trouver du travail jusque dans nos villes.
Mais je le dis tout net, je renverrai chez eux
Tous ceux qu'un père, une mère auraient rendus heureux,
À moins qu'ils puissent prouver qu'ils sont intéressants
Pour nos industriels ou bien nos paysans.

Spalax4* qui est ministre du Retour en avion
Fera le nécessaire et toutes les additions
Pour arriver au chiffre fixé des expulsions.
Le métissage, peut-être… Avec circonspection !

Je le dis, les Savanes doivent garder leur jeunesse
Comme nous le faisons pour nos agnelles et leurs fesses.

Panthères et Gazelles, Lionceaux et Lionsottes,
Je le dis fermement sans regarder mes notes
Restez chez vous surtout. Le peuple des Pâtures
Pour être métissé n'est pas tout à fait mûr,
Pour prier à genoux comme les dromadaires
Ou pour manger des figues au lieu des pommes de terre.

Lionceaux et Lionsottes, Panthères et Gazelles,
La mondialisation ne coupera les ailes
Qu'à ceux-là qui seront dénués de scrupules.
Les autres, je le prédis, l'auront profond dans le cul.

Vous voulez la justice, le droit, les libertés
Ou la démocratie… Vous pouvez décider.
Vous voulez des échanges libres et non faussés,
Vous voulez la croissance… Vous pouvez décider.
Vous voulez le respect de la Bestiolité,
La mondialisation… Vous pouvez décider.
Vous voulez que l'argent ne soit plus détourné
Que la propriété privée soit respectée.
Ou que la corruption soit bannie à jamais,
Que l'autorité de l'État soit restaurée.
Alors si vous le voulez, le peuple des Pâtures
Sera à vos côtés. De cela, soyez sûrs.

Le co-développement, il n'y a que cela de vrai
Pour remplacer enfin le mot co-loniser.

Les Pâtures ont besoin, comme jamais, des Savanes.
Le peuple des Bambous, de couleur chélidoine,
A des visées précises sur toutes vos richesses
Lesquelles nous sont chères comme la peau de nos fesses.
C'est la raison pourquoi arrêtez donc enfin
Et de vous entretuer et de crever de faim.
Préparons l'avènement des Pâturesavanes
Et ouvrons nos espaces aux chameaux bactrianes.

Alors et seulement, Panthères et Gazelles,
Vous pourrez regarder, sous la lune nouvelle,
Le chacal qui aboie sa foi en l'avenir
Des Pâtures que je viens tout juste d'endormir.
"

Le peuple des Savanes, heureusement pour lui,
Quand Virus se tut, était resté assis.
Il ne manquerait pas de savants en Histoire
Pour contester celle que Virus semblait croire,
Voulait accréditer, propager et répandre
Dans un discours fumeux et digne de Cassandre.

5 janvier 2008 / «® / ©»


* Virus est président des Pâtures.
** Bison des Amériques est le président du pays des Prairies.
*** Pélican du Chili pond des discours et du guano.
4* Spalax est la ministre du Retour en avion.