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Mémoire


Ô puissiez-vous garder toujours
Quelconque trace de notre amour
Que la mort même qui nous menace
Avec le temps point ne l'efface.
Ô puissiez-vous garder encore
Bon souvenir lorsque les corps
En vaine nuit, las, se fracassent
Dans des draps noués comme sargasses.

Le lièvre, dans l'herbe, la rosée,
Laisse sa trace et son fumet.
La meute pressée qui aboie
A tôt fait de trouver sa voie.
Mais au premier rai du soleil
Tout s'évapore, seule une abeille
Intrigue un peu, un chien bavant
Qui lève la patte en l'arrosant.

Ô puissiez-vous ne jamais perdre
De vue la barque que j'envergue
S'il faut parfois que je m'éloigne
Jusqu'en des lieux couverts de fagnes.
Ô puissiez-vous garder espoir
D'un prompt retour avant le soir
Même s'il fallait que je m'empoigne
À mettre à ras quelque montagne.

Le vent furieux couche les brandes
Et plie l'ajonc dessus les landes.
L'eau de l'étang grossit ses ondes
En vagues hautes et tout inonde.
Mais au premier rai du soleil
Tout se repose, seule une abeille
Goûte au nectar et au pollen
Quand l'air s'oublie si on l'enchaîne.

Ô puissiez-vous vous souvenir
Des moments forts où les plaisirs
Vainquent nos peurs et la camarde
Sans même qu'il faille que l'on vantarde.
Ô puissiez-vous ne point faillir
Puisqu'on le dit : il faut partir
Pour un temps jouer au fantôme
Dans toute chose de vos royaumes.

Les jours aux nuits les précèdent
Jusqu'à ce que l'un d'eux décède.
Le monde s'arrête-t-il de tourner ?
Comment saurais-je ? Je ne suis plus né !
Mais au premier rai du soleil,
Tout recommence, alors l'abeille,
Tombe dans la toile de l'araignée
Qui la suce et la laisse vidée.