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L'effet de masse...



La belette, autre extrême du peuple sanguinaire,
Candidate depuis bientôt un millénaire,
Avait fait son plein de votes protestataires,
Comme son cousin putois, plutôt épistolaire.

Selon ses habitudes, bien fortement ancrées,
Elle ne donna pas de consignes pour voter.

« Choisir entre la rage ou la tularémie,
C'est du pareil au même, le même cas de figure,
C'est donner un blanc-seing à cette dictature
Qui nous tête les sangs et surtout nous spolie.
Notre raison de vivre, c'est bien sûr pour la chasse
Des espèces à sang chaud, qu'on saigne finalement,
Que les zoologistes ont rangés dans des classes,
Par genres, dans le bon ordre et souvent savamment.
Imaginez la lutte quand je m'attaque au lièvre
Qui pèse dix fois mon poids et qui pourrait m'occire
D'un seul coup de sa griffe, d'une dent, me charpir,
Me vider les humeurs et crever dans les fièvres ?
Votez comme vous voudrez, mais blanc ou abstention !
»

Un canard, dans la presse, osa condamnation :

« Il en est des belettes tout comme des roquets
Qui aboient de fort loin et qui jamais ne mordent…
Jamais ne prennent de responsabilités…
»

«Le cou des libertés, faudrait-il qu'on le torde ? »
Rétorqua aussitôt Sanglier solitaire.
« Chacun doit rester libre de penser le contraire
De ce que pensent les autres, fussent-ils majoritaires.
S'interroger plutôt sur la manière de faire
D'expliquer vos raisons, d'essayer de convaincre,
Mais certainement pas de chercher à les vaincre,
Éviter d'introduire le sentiment de haine
Á l'égard de tous ceux dont vous pensez souvent
Qu'ils ne valent pas la peine s'ils pensent autrement,
Qu'il aurait mieux valu qu'ils restent aux géhennes.

Ou bien expliquez-moi comment vous défendrez
Les valeurs pour lesquelles vous semblez attachés ?
Quand vous aurez vaincu, qui pourra bien encore
Parler des libertés, de la fraternité,
Si, comme ce canard sans doute bien trop pressé,
Invectivez Belette dont il pense qu'elle a tort.
»

Le sanglier fut hué par la foule en colère.
Il ne dut son salut qu'en fuyant ventre à terre.
La peur du loup résulte de secrets atavismes
Au point qu'on en oublie les valeurs du civisme.
Par malheur et plus grave, qu'en son nom bafoué,
On le cuisine alors à la sauce qui plaît.

Quand pour jeter le loup, sûrement un vaurien
Et ceux qui le soutiennent qu'ils traitent comme des chiens,
Tous les ruminants hurlent comme le feraient les loups...
Le peuple des pâtures serait devenu fou ?

L'oie rieuse (Anser albifrons) / 29 avril 2002 / «® / ©»