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Faisabilité de l'ajustement



Étalon de l'Arçon, grand patron des patrons
Du peuple des pâtures, jubilait sans réserve :

Que mes efforts me servent ! J'ai tant passé de temps
En intrigues de cour, à harceler Flamant
Et encore et toujours pour qu'il mette enfin fin
Á cette aberration que sont les trente-cinq heures…
Á faire que Ragondin gagne les élections
________________Dans les grandes largeurs…

Que ma propre entreprise est presque faillitaire !
Que je n'ai plus d'emprise sur mes propres actionnaires !…
Qu'à la bourse, mes actions connaissent la déflation !…
Qu'à peine, comme naguère, elles me font un salaire
D'une heure tout juste égal à celui de dix ans
De labeur épuisant qu'une bête consent à faire dans une usine…
Ça devient immoral. Et pire, ça m'abomine.

J'ai passé tout l'hiver à convaincre Vanneau,
Juste huppé, mais si beau, de plans et de mesures,
Variés et divers, qu'il fallait imposer
Au peuple des pâtures, s'il élisait Bélier :

» De baisser les impôts sur les grandes fortunes ;

» Aux salaires les plus bas, n'y rajouter une thune ;

» Casser le fonctionnaire, surtout dans les écoles,
Afin que les agneaux n'aient plus de formation
Qui justifient des payes de trafiquant de colle !
Mais au contraire qu'ils fassent preuve de soumission,
De flexibilité et d'inféodation, d'une grande obédience
Jusqu'à la servitude. Ce sera plus facile
S'ils ne font pas d'études dispensées par des maîtres,
Rebelles et gauchistes.

Nos propres formations en feront des autistes ;

» Contrôler l'inspecteur, le médecin du travail
Qui nous empêchent de nous servir de cobayes
Pour tester des machines ou de nouvelles tâches
Ou de les harceler, sans jamais qu'ils se fâchent ;

» Médire des syndicats ou acheter leurs chefs.

» Voter une loi qui interdise les grèves,
Quel que soit le motif ou même le grief
Ou alors qu'elle soit brève, d'un quart d'heure tout au plus
Et qu'on nous autorise à lâcher nos chiens loups
Qui ne lâcheront prise aux culottes et au cou,
Avant que le travail ne reprenne comme avant,
Mais un peu moins payé. Il faut un châtiment ;

» Qu'on nous laisse embaucher comme on veut, qui on veut,
Sur des emplois précaires ou des contrats bidons.

» Et qu'on puisse virer à jamais les barbons,
Qui ont de l'ancienneté afin que les plus jeunes
Connaissent l'anxiété et sentent la pression ;

» Qu'on nous permette aussi de délocaliser,
Sans faire de plan social, ni de reclassement,
Sinon nos bénéfices sont un peu amputés.
Ça nous oblige à faire travailler les enfants ;

» Qu'on ne nous importune plus quand on fait venir
Des travailleurs au noir, qui restent sans papier.
Les mafieux qui les passent par paquebots entiers,
Nous supplient de les prendre et d'un peu les nourrir.
C'est la croix du mérite qu'il faut nous décerner,
Preuve de l'abnégation et de la charité
Que nous manifestons pour les peuples en souffrance.
Or les juges, s'ils sont rouges, font preuve de méfiance.
Il en est même qui nous jettent en prison ;

» Qu'on diminue nos charges et même qu'on les supprime.
Tous les chefs d'entreprise connaissent la déprime
Quand ils sont obligés de payer des impôts
Ou de bien de reverser les taxes ajoutées.
Ainsi leurs bénéfices partent tout à vau-l'eau
Au lieu de s'entasser dans des banques situées
Sur des îles qui sont des paradis fiscaux ;

» Et surtout qu'on arrête de verser des retraites.
C'est du pognon gâché. Il faudrait l'injecter
Pour soutenir la bourse, le cours de nos actions,
Enfin pendant un temps, le temps qu'il disparaisse,
Personne ne sait comment, dans des spéculations,
Des investissements, qui vident, tout, les caisses,
Les coffres, les tirelires, que de nouveaux impôts
Votés tout aussitôt renflouent pendant un temps,
Le temps que l'on s'en serve pour devenir puissants,
Bien plus puissants qu'avant et bientôt intouchables
Même par les politiques qui mangent dessous nos tables
Et qui nous suceraient si on les laissait faire,
Que l'on met aux affaires pour qu'ils fassent les nôtres
Et dont le monde croit qu'ils sont de bons apôtres.

Ce sont-là quelques-uns des grands traits du programme
Que j'impose à Bélier et à son Ragondin.
Il faudra bien qu'ils rament où je les fais virer.


L'hirondelle des fenêtres (Delichon urbica) / (10 juin 2002) / «® / ©»