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Cacochymère



Installez-vous, Corneille, ne m'interrompez pas,
Je pourrais sursauter au son de votre voix
Et d'un coup, lâcher prise, de stupeur,
De surprise et me casser la gueule,

Me dit le Paresseux qui, en croisant ses griffes,
Assurant bien ses prises, me tint ce long discours
Que j'ai traduit au mieux.

Souvent pour les moutons ou les bœufs qui pâturent
Et tous les animaux qui peuplent la nature,
L'économie demeure pour le moins mystérieuse.
Les canards dans la presse y consacrent pourtant
Des pages spécialisées, illisibles souvent
Pour nombre de lecteurs. Vous-même, pourtant curieuse,
Vous les sautez souvent pour mieux vous consacrer
À l'étude des programmes qui passent à la télé.
Et si par aventure, au bocal, les poissons,
À l'économie, consacre une émission,
Ou bien elle est débile et sans grand intérêt,
Ou bien elle est tardive, vous allez vous coucher.

Pourtant tout un chacun participe (obligé)
Et en le sachant à la vie économique.
Je doute, cependant, que le mouton des prés
Comprenne qu'il fait de la thermodynamique.
C'est pourtant de cela qu'il s'agit en premier,
Car tous les animaux sont des systèmes ouverts
Qui échangent et transforment leur bol alimentaire
En un petit étron que mange le bousier.

Sur la planète entière, le cycle fondamental,
C'est celui de la merde et il n'a pas de prix
(Et de la merde, personne n'en fait l'économie).
Sans elle, les bactéries, privées d'ammoniacal,
Ne pourraient pas fournir des nitrates aux gazons
Que paissent les moutons qui chient ou bien qui sont
Consommés par les loups qui chient ou bien qui meurent.
La merde et les cadavres fournissent aux nécrophores
La matière qu'il leur faut pour qu'ils chient de bonheur
Des crottes délicieuses jusqu'à ce qu'ils soient morts.
Ce que l'on appelle la biodiversité se réduit, au final,
À la diversité des cacas et des fientes,
Des fèces et des fumées, qu'émet, bien parfumées,
Tout le monde animal du sol aux canopées.

Pour paître ou pour chasser, il faut de l'énergie.
Par exemple, le loup quand il veut un gigot,
Il lui faut approcher doucement le troupeau,
Se méfier des chiens qui gardent les brebis,
Choisir avec grand soin sa prochaine victime,
De préférence malade, débile ou cacochyme,
L'éloigner de ses sœurs, l'étrangler, la saigner,
La débarrasser de sa toison qui empeste
Le suint à un tel point qu'il pourrait dégueuler,
L'emmener dans les bois sans demander son reste
Et là, la découper à la force des crocs,
(Les loups, encore heureux, sont privés de couteaux),
La manger goulûment et la panse remplie,
Laisser les bas morceaux aux mouches, aux fourmis.

Mais, maintenant le loup dispose de roupies
Qui lui permettent, dans les cachaircuiteries,
D'acheter un gigot, un morceau de son choix.
(s'il voulait, il pourrait acheter des anchois !).
Les roupies, son argent, remplacent l'énergie
Qu'il devait dépenser pour tuer les brebis
Lesquelles, maintenant, sont saignées, dépouillées,
Découpées, emballées en blisters, présentées,
Par une multitude et maints intermédiaires,
Du champ à la console des marchés Mousquetaires.

Chacun y trouve un compte, sous la forme d'un profit,
D'une rente, d'un salaire… Je n'ai pas dit son compte,
Puisque ceux qui dépensent davantage d'énergie
Ne sont jamais ceux qui, et à la fin du compte,
Ont le plus de roupies ou le meilleur salaire.

Ils sont les moins à même, pour leurs systèmes ouverts,
Personnels, familiaux, dans la harde, le troupeau,
D'y faire entrer assez de matériaux divers
Qui permettent aux systèmes la croissance qui assure
La survie pour un temps des bêtes des pâtures,
Le temps qu'elles chient assez pour que les bactéries
Fournissent des nitrates à l'herbe des prairies.

Le mouton travailleur obtiendra un salaire
Du bœuf entrepreneur à qui il loue sa force
De travail (sauf, bien sûr, s'il est mouflon de Corse).
Le bœuf entrepreneur tirera un profit
De l'objet fabriqué, du repas qu'il fournit
Ou quelque marchandise, qu'il revendra plus cher
Que l'ensemble des coûts des matières premières,
Des salaires et des charges, des intérêts d'emprunts.
Elles feront une rente à celui qui détient
(Bien souvent par hasard, au gré de sa naissance)
Ou bien les capitaux, ou les matières premières
Et quelquefois les deux, s'il a beaucoup de chance
Et peut vivre sa vie, strictement à rien faire
Qu'à bouffer du caviar à la petite cuiller,
Même pas chier davantage, ce qui est bien dommage,
Si l'on vit de ses rentes depuis son plus jeune âge.

Ainsi les animaux sont donc les rouages
D'une immense machine qui définit leur niche :
Certains ont du travail, d'autres sont au chômage,
Des revenus minables ou se noient dans l'artiche.
Les bêtes se définissent par leurs situations,
Leurs revenus, leurs dépenses ou leur consommation.

Pour beaucoup, les roupies riment avec survie.
Le salaire ou les indemnités de chômage,
Les retraites que l'on touche pour vivre son grand âge
Sont à l'économie, ce qu'est le prix du beurre
Ou le taux d'inflation, une assurance bonheur.

Pour ceux qui ont des rentes ou pour les employeurs,
Les charges, les prélèvements ou les allocations,
Le cours de l'or jaune est leur préoccupation.

Et quoi que nous fassions, nous sommes économistes
Et ne comprenons pas qu'un raisonnement simpliste
Ne s'appliquerait pas au niveau de l'État
Quand il marche si bien pour le peuple d'en bas
Quand il gère son pognon au jour le quotidien.

Je prendrai un exemple, disons d'actualité.
Les pélicans pêcheurs qui jettent leurs filets,
Appréhende la nature du fait économique
Au travers de la vente du produit de leur pêche.
Ils ne comprennent pas les mareyeurs cyniques
Qui, défaisant les cours, les plongent dans la dèche.
Pour eux, il y a l'offre, il y a la demande
Qui devraient fixer les prix des soles limandes.
Ils les vendent un bon prix au chaland sur le port
Alors que la criée les fera bientôt morts.

Les pélicans voudraient que le prix du poisson
Compense leur fatigue, l'énergie dépensée.
C'est une optique toute thermodynamique.
Ils ne comprennent pas la loi économique.
Cette supercherie qui se fait spoliation,
Car elle est établie sur des bases faussées
Qui voudraient faire accroire à l'offre et la demande,
Quand elle est consensuelle, quand c'est l'affaire des pro
Qui s'accordent entre eux sur le prix des limandes,
Chères même quand elles encombrent, débordent des frigo
Ou bien très bon marché, quand bien même elles sont rares.
De toutes les façons, à l'étal du marché,
À une lieue du port, leur prix aura doublé.
Il vaudra sans doute mieux s'acheter du caviar.

L'économie globale apparaît bien souvent
Incohérente aux yeux de beaucoup de profanes.
Les grands économistes, qui seraient des savants (?)
Les tiennent aussi pour des bourriques et des ânes.

L'intérêt personnel, selon qu'il est ou non
Satisfait, conduit au cynisme des puissants
Ou bien à croire à tort, mais peut-être a raison,
Chez le pêcheur ou chez le brave paysan,
L'ouvrier, l'employé, le petit fonctionnaire
Au complot des très riches et de leurs actionnaires.
le Sanglier des Causses va casser des Mac Do
Et fait un fromage de la mondialisation…

À titre personnel, je lui donne raison,
Pour différents motifs, essentiellement moraux.
Je m'en expliquerai, plus tard, si vous voulez,
Parlant de la nature qu'on veut s'approprier.

À demain donc, Corneille, j'aurai les idées claires,
Si tant est que je puisse, mais du moins je l'espère.


La corneille noire (Corvus corone) / (23 juin 2002) / «® / ©»