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Le bocal à poissons, mais par satellite.



Le Bélier passa dans le bocal aux poissons
Dont c'est la profession de poser des questions
Dont ils n'écoutent pas la réponse qu'on leur fait,
Interrompant, coupant, vite leurs invités
Avant qu'ils n'aient fini bien souvent de conclure
Et laissant sur sa faim le peuple des pâtures.
Mais aussitôt après, pour se faire pardonner,
Les poissons, aux moutons, passent un reportage
Dans lequel on apprend comment sur un herbage
Une poule édentée, qui fait plus que son âge,
A gardé un secret et fabrique un potage
Dans la pure tradition de la ruralité.

Les poissons, sachez-le, travaillent pour des daphnies,
(Afin d'en recevoir…, mais vous aviez compris).
Il leur faut de l'audience et des parts de marché,
Attirer, coûte que coûte, plus de publicités,
Car, à ce qu'il paraît, les moutons les réclament,
Haut et fort. Qu'on les prive et sur le macadam,
Ils seraient bien capables d'aller tous défiler
S'ils ne savaient pas ce qu'ils ont dans leurs filets !

Ils exigent des produits sains et biologiques,
Exempts de bactéries mésentérococciques…
Ces produits sont plus chers, mais rendent bucoliques
Quelques moutons aisés qui ont assez de fric.

Tous ceux qui n'en ont guère, sûrement pas assez
Se contentent de ceux qu'on fait en quantité,
Arrosés de produits phytoparasitaires
Dont on prétend qu'ils ne donnent pas le cancer.

D'autres moutons, enfin, au seuil de pauvreté,
Sans travail, au bocal, farouchement scotchés
Comprennent, vite et jeune, que seul le sacrifice
De leur vie toute entière et forcément foutue,
Ôtera leur envie des plantes dont ils ont vu
La propagande dans le bocal aux poissons,
Car, même à y goûter, jamais ils ne pourront.
Pour eux le choix est simple : ou bien le précipice
Dans lequel ils se jettent, qu'ils y meurent à la fin ;
Encore, ils traficotent les plantes défendues,
Les vendant à ceux qui oublient qu'ils auraient faim ;
Enfin plus rarement, ils volent ou assassinent
Un vieux mouton qui cache ses sous sous sa bassine.

Finalement et dans tous les cas de figures,
Se développe chez le peuple des pâtures
Le sentiment profond de l'insécurité
Et beaucoup, pour le loup, se résolvent à voter.

C'était le thème fort du candidat Bélier
Avant le premier tour ; celui de ses alliés,
Quand dans tous les bocaux et sur toutes les chaînes,
Ils criaient tous au loup et qu'il fallait des chaînes
Pour entraver les pattes des agneaux délinquants
Les chasser à des lieues et les priver de bans.

Rien d'étonnant, sans doute, que tant de confusion
Troublât dans les pâtures ; que toute la nation
Découvrît incrédule que le loup fut choisi
Et s'oppose au Bélier qui sentait le moisi.

Travailleur et honnête, mais privé d'érectile,
Le Bœuf regretta qu'on n'eût pas voté utile.
La tête basse, il prit la rue des abattoirs.
En secret, murmurant, il dit : « C'est le foutoir ! »
Et n'appelant pas à voter pour le Bélier,
Á la rancœur des siens, il s'offrit les poings liés.

La première semaine, je sentis, (me trompais-je ?)
Que le Bélier, si sûr qu'il soit si fin stratège,
Confusait, bafouillait et oubliait ses mots,
Celui même de pâture et que, malgré les veaux
Qui criaient tous haro, il ne semblait pas sûr
D'être élu président du peuple des pâtures.

Bien que l'on nous cachât les chiffres des sondages,
Je me dis qu'il savait, par ses polices secrètes,
Que le loup lui raflait bien assez de suffrages
Pour lui dire : « Ôte-toi de là que je m'y mette ! »
Il paraissait vieilli et perdait la santé
(Mais, s'il était battu, il la retrouverait
Disait le loup quand il évoquait ses casseroles…
Quand pour les ranger toutes, suffirait une carriole ?)

Alors vint le temps fort des grandes transhumances
Qui conduisirent les vaches en quelques pas de danses
D'une place à une autre et toutes en cadence :
« Je voterai Bélier, j'ai très mal à la panse
Qu'on me dise coupable de dire ce que je pense.
Maintenant pour mille ans, je rentre dans le rang !
»

Le candidat Bélier alors rasséréné
Compris que pour gagner, fallait changer de ton.
Il fallait profiter de la peur engendrée
Chez les veaux, les lapins, mais pas chez les moutons,
Mettre la vie des loups, vite en coupe réglée,
Sans oublier, quand même à l'usage des barbons
D'encore parler un peu de l'insécurité
Sur les multiples chaînes du bocal à poissons.

Je reste circonspecte de l'avenir qu'il fera
Au peuple des pâtures. Mais qui vivra verra
Comme disent les porcs qui ne craignent que la peste.
Qu'il arrive qu'elle survienne, (c'est le cas en Moselle)
Les moutons unanimes crieront tous avec zèle
Que l'âne est le coupable… Sentez comme il empeste !

L'oie rieuse (Anser albifrons) / 3 mai 2002 / «® / ©»