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Beauce


Rien n'arrête la bise sur la plaine de Beauce
J'ai froid, j'ai froid, j'ai froid, j' suis transi jusqu'aux os.
La terre s'est figée au frimas de l'hiver.
Elle craque sous les pas comme tessons de verre.
Des vanneaux par centaines animent un ciel pâle
Tandis que les pluviers rêvant du boréal,
Se dorent d'un rayon de soleil blafard
Courent un court instant et gobent un cafard.

L'océan agricole paraît bien monotone
Quand on passe trop vite, trop loin de l'autochtone.
C'est vrai qu'il n'est guère accueillant, le bougre,
Apparemment du moins, il veut qu'on le découvre.
Breton, picard, cévenol ou encore provençal
Et tous les culs-terreux, quand tu dis commensal,
Regardent le bout d' leurs bottes et grognent : Comment sales ?
Et t'offriront une tasse ou un verre de cordial.

Il y a aussi des îles qui rompent le paysage.
Des friches genévrières sur des camps militaires
Des steppes crétacées comme surgies d'un autre âge,
Derniers refuges sans doute pour l'outarde canepetière.
Elle arrive en avril quand l'air au sol ondule
Dès le premier soleil qui chauffe les calcaires,
Éclos les muscaris et fleure les renoncules.
Les orchis Homme-Pendu dorment encore sous la terre.

L'oiseau paraît tout blanc quand il vole en vibrant.
Les plumes de ses rémiges émettent un sifflement.
Mais il ne vole guère sauf s'il est dérangé
Il préfère la terre où il trouve son manger
Et où le mâle parade, saute, s'ébouriffe,
Piétine son arène en habit de calife.
La femelle est discrète, occupée par ses œufs
Sur lesquels elle se couche et s'échappe à nos yeux.

Les œdicnèmes criards sont drôlement silencieux,
Mais parlent un langage qui est bien mystérieux.
Il est fait de courbettes, de flexions sur les pattes,
De gonflement des plumes, surtout celles du cou,
Mélange d'agression et langue de diplomate
Pour apaiser, sans doute, un éventuel courroux.
Ils ont caché deux œufs dans des crottes de lapin
Qu'ils couvent à leur tour en oubliant la faim.

Juste en sortant de l'œuf, les poussins, c'est curieux,
Ont les pattes et le bec d'une jolie couleur bleue.
Mais, en très peu de temps, auront comme les parents
Du jaune au bec, aux pattes et l'art du camouflage.
Ils disparaîtront vite comme fille au couvent.
Dans la chaleur de mai, dans des champs d'orchidées,
Des lièvres enamourés forment un attelage
Et confondent la lecture à l'art de bouquiner.

Un hibou de marais arpente solitaire
Le gazon desséché, violet d'armérias.
Il marche au pas de l'oie et plus léger que l'air
Plane en un instant et capture une proie,
Indifférent aux pies qui viennent l'houspiller.
Un milan ronde et cherche un charnier à piller.
Les bruants sont aux cimes. Monotones, ils égrènent
Un chant de quelques notes et vont casser une graine.

L'été est avancé et les blés ont jauni.
Des perdreaux juvéniles piètent jusqu'à l'ombre,
Prennent un bain de poussière et mangent des fourmis.
Une caille des blés cachée dans des décombres
Explique, inlassable, comment on s'enrichit :
" Paye tes dettes " nous dit-elle, " Paye tes dettes "
Tandis que le serin d'un vol de chauve-souris
Gazouille sa chanson en criant à tue-tête.

Alors, c'est les moissons, les machines dinosaures,
Le bruit et la poussière et le feu dans les chaumes.
Et puis viendra le temps où les hommes en grand nombre
Envahiront la plaine, dès que pointe l'aurore,
Faisant fuir devant eux, de Chartres jusqu'à Vendôme,
Tout ce qui vole ou coure, tout droit vers l'hécatombe.
Il paraît que c'est ça qu'on appelle le sport !
Dommage que chaque année, n'y ait pas plus de quarante morts !