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Avalon, la couleuvre.



Une couleuvre longue que je n'avais pas vue,
(Les bêtes écailleuses, les orvets, les tortues,
D'ordinaire, les oiseaux ne les fréquentent pas)
S'approcha en rampant et bientôt me siffla :

«Vous perdez votre temps en vaines écritures,
Personne ne vous donnera l'imprimatur !
Moi-même pour me faire taire, jadis on m'accusa
D'avoir tendu la pomme…Ça m'a coupé les bras
!

A voté, barrez-vous, maintenant ça suffit !

Le peuple des pâtures confond, et c'est dommage,
La notion de civisme, son droit à un suffrage,
Un moment citoyen et la démocratie
Laquelle est une méthode de gouvernance,
Sans doute la meilleure pour éviter l'outrance
Qu'imposent les régimes où la pensée unique,
Religieuse, militaire, même philosophique,
Tient lieu de loi, de règle ou pire de modèle,
Où chaque citoyen se voit couper les ailes.

La république actuelle du peuple des pâtures
N'est pas bien loin de tomber dans la dictature…
Dans l'esprit, certes non, dans les faits, j'en suis sûre,
Car depuis quarante ans, je vois que la fracture
Entre le peuple qui demeure le souverain
Et les élus auxquels il a confié son seing,
S'est agrandie au point que pour la refermer,
Il fait appel au loup pour qui il va voter.

La république actuelle constitue un déni
Pour la démocratie. C'est une technocratie
Où seuls les énarques, nouveaux pâristocrates,
Décident de ce qui est bon pour le mouton.
L'assemblée nationale, remplie de bureaucrates,
Enregistre les lois qu'au sénat, des barbons
Hostiles aux réformes qui conviennent aux structures
S'empressent de vider jusqu'à leur fondement,
Pour le plus grand bonheur de leur cher président
Et tant pis pour le peuple qui vit sur les pâtures.
Les sages du conseil dit constitutionnel,
Á leur guise, corrigent, en lui rognant les ailes,
Les textes qu'on leur soumet, tant pis pour les moutons
Qui n'ont plus qu'à compter (beaucoup s'endormiront)
Les accords top secrets qu'on signe en leur nom,
Et qui échappent ainsi à toute discussion…
Elle a souvent bon dos la cohabitation !

Il y a même, on le dit, des groupes de lobbying
Aux ordres d'Etalon et du grand capital,
Qui passe tout leur temps à faire du mobbing
Auprès des députés qui trouvent juste et normal
Qu'on écrive pour eux des lois très libérales
Qu'ils voteront puisque c'est un devoir moral.

J'aurais bien des idées pour une gouvernance…
(Pourrait-elle pour autant éviter les errances
Ou les effets pervers qu'un quelque mouton noir
Introduirait pour mettre les blancs au désespoir ?)

D'abord et avant tout, ne pas oublier que :
» C'est le peuple qui règne et qui décide de
Ce qui est bon pour lui, ne le sera que si
C'est bon pour tous les autres et les exclus aussi,
Afin qu'ils le soient moins et même pas du tout
» Un État fort, sans doute, sinon ça fait désordre,
Mais pas au point d'avoir des chiens, juste pour mordre,
Aussi qu'on les caresse comme de gentils toutous.
» Un président arbitre qui siffle penalty
S'il advenait qu'il ait constaté une faute
Dans le match qui oppose, entre eux, tous les partis,
Sans aucun parti pris, sans accepter l'épeautre
Que les lobbies ne manquent jamais de lui offrir,
Pour attirer ses grâces, pour le circonvenir…
» Refuser d'où qu'ils viennent tous les dessous de table.
» Un gouvernement qui ne serait responsable
Que devant une chambre, celle du parlement
Dont les membres sont issus du peuple seulement
Et jamais des énarques ou pire des ploutocrates,
Bien souvent confondus comme anti-démocrates.

» Respecter pour chacun le droit de posséder
Le fruit de son travail. Ne pas s'approprier
Ce qui revient à tous, le gérer en commun ;
L'air que l'on respire, le vent et les embruns
Ou bien l'eau que l'on boit et qui sert aux poissons,
Les bêtes que l'on chasse, les endroits où elles vivent,
Les arbres des forêts ou les courants d'eau vive,
L'ozone troposphérique, même la pollution,
La gestion des déchets issus des marchandises
Fabriquées et vendues par toutes les entreprises…
Lesquelles devront changer tous leurs comportements.
Qu'elles fournissent des emplois, produisent des richesses
Ne suffira pas pour un développement
Que l'on appelle durable. Il faudra des hardiesses
Dans les innovations, souvent des choix drastiques
Et des révolutions, pour changer les manières
Dont les moutons consomment.
_______________Pourtant je n'entends guère
Le candidat Bélier, au discours, qu'il mastique,
Pas même l'évoquer. J'ai bien peur que l'Histoire
Ne retienne, au final, qu'on manquât l'occasion
D'un grand bond en avant.
_______________Je pose une question :
Les moutons n'auraient-ils pas trop dans leurs mangeoires
Á manger et à boire, pour qu'ils puissent penser
Qu'il leur faut inventer une citoyenneté,
Plus forte et responsable et cessent de bêler
Pour un pet de travers : c'est la faute au Bélier ?
Le peuple des pâtures vit dans un psychodrame,
Mais il l'a bien voulu et ça me laisse froide.
À crier sur les prés, bien vite, il se persuade
Que les choses vont changer, puis court vers Abraham
Pour se faire égorger…
»

Sans même finir sa phrase, la couleuvre s'en va,
En haussant les épaules, en marmonnant tout bas…
Je crus l'entendre, au loin, se poser la question :
_______________…. Est-ce que j'aurai raison ?

L'oie rieuse (Anser albifrons) / 4 mai 2002 / «® / ©»