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La truite fario (Salmo trutta)



J'habitais un étang profond comme une tombe
Tout au milieu des bois de la forêt de Pail.
Une digue élevée le ferme comme un sérail
Et retiennent ses eaux noires où tout ce qui succombe,
Précipite ou se noie, les feuilles ou bien les branches,
Les cadavres d'animaux, attendent des années,
Même l'éternité, sans que ne se déclenche
Les processus complexes qui les humifieraient.

Ils s'accumulent donc et brunissent mes eaux,
Acides, presque dystrophes et turbides à souhait.

J'habitais cet étang et pesant trois kilos,
J'avais probablement plusieurs milliers d'années.

J'en étais la gardienne, mise là par les Dieux,
Pas par ceux de l'Olympe, ceux du courroux des cieux,
Par d'autres, moins sévères, qui habitent la mousse,
Tous amoureux des fées, de leurs jolies frimousses.

Un hasard malheureux voulut qu'au fond, je croise
Une cuiller métallique et armée d'hameçons.

J'y mordis, mal m'en pris, je fus tirée des fonds,
Au terme d'une lutte qui demeura courtoise.
Á peine sur le sec, je mourus assommée
D'un coup sec sur la tête pour être ramenée
Dans le panier d'osier, au vélo, attaché,
À travers la forêt en suivant les allées.

Votre père riait, me qualifiait de monstre :


« Jamais, de toute ma vie, je n'ai vu une truite
Aussi longue, aussi grosse. Il faudra qu'on la montre
Au coiffeur sur la place. Quand il prend un vairon,
Il le grossit autant qu'un ragot qu'on ébruite…
En moins d'une semaine, il devient espadon !
»


Mais les Dieux sont bizarres, ceux du courroux des cieux.
Pendant votre retour, ils firent monter l'orage,
Gonfler les cumulus, sans le moindre présage,
Précipiter la foudre comme une boule de feu,
Sur l'allée devant vous et le temps d'un éclair,
Tomber vos deux vélos, les quatre fers en l'air.

Les pédaliers fondus et les pneus éclatés,
Vos vélos sont foutus. Il faut rentrer à pied.

Cela vous prit des heures et vous fûtes trempés.

Votre mère très inquiète vous aurait bien grondé,
J'étais là, à propos, pour vous sauver la mise…

Vous séchâtes ma tête au fond de la remise.

Depuis ce jour-là, vous n'avez plus ramené
Les truites que vous preniez. Vous les relâchiez.

La pêche, expliquiez-vous, ce doit être du sport.
Quand une équipe perd, est-ce qu'on la met à mort ?


Ainsi mon sacrifice n'aura pas été vain,
Si j'en crois vos carnets de pêche bien remplis
De notes et de bâtons, par multiple de vingt…

C'est plus de mille poissons qui me doivent la vie !

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