®
Le guillemot de Troïl (Uria aalge)


Savez-vous la raison pour laquelle je me tiens
La tête vers le rocher, protégeant mon poussin ?

Bon sang, j'ai le vertige… Et regarder en bas
Ou me tenir debout, ça me coupe les bras !
Alors, je reste assis bien posé sur mes tarses,
Attendant patiemment que le temps, les heures passent,
Le retour de ma douce qui est partie pêcher
Et ramène, au petit, un poisson pour dîner.

Nous sommes agités et même plutôt bruyants !
Vu de loin, je présume, qu'on pourrait croire vraiment
Qu'on s'engueule constamment. Nos discussions sont vives.
C'est une nécessité. Il faut que l'on survive !

Imaginez un peu, sur cet étroit méplat,
Combien on est serré, même en se tenant droit.
Un geste malencontre, aussitôt, notre œuf tombe,
Entraînant avec lui, le petit dans la tombe.

C'est pourquoi, bien souvent, nous nous interrogeons
Pour savoir la raison qui fait qu'on niche là ?
Chacun a une idée et même une opinion
Et l'exprime tout fort. Bonjour le brouhaha.
Les plus anciens racontent que dans les temps d'avant,
Nous nichions près des côtes au beau milieu des champs.

Mais les Dieux irrités, on n'en sait la raison,
Voulant nous en chasser, firent venir l'aviation
Sous forme de goélands maraudeurs et brutaux,
Qui, vite, mirent à mal toutes nos colonies,
Si nous n'avions pas tôt, sur les falaises, en haut,
Replié nos affaires, en oubliant nos nids.

Du coup, on n'en fait plus. On ne sait plus les faire.
On pond à même la roche, un seul œuf piriforme.
Il nous fallut du temps pour lui donner cette forme,
Pour qu'il ne roule pas constamment dans la mer.

Si vous le permettez, j'aimerais qu'on revienne
Au vertige qui nous ronge, permanent comme antienne.
Quand j'étais tout petit et en âge de partir,
Je n'osais m'envoler. J'avais peur de mourir.

Il fallut que mon père me pousse de son aile,
Que je perde l'équilibre, que je batte des ailes,
Manque de m'écraser sur les rochers battus
Par des vagues gigantesques qui les mettent à nu.

Il me faudra, sans doute, faire pareil à l'enfant
Qui inhibe sur la roche et se ronge les sangs.
Mais, j'hésite, voyez-vous. J'ai trop peur qu'il saisisse
Un juge compétent et me traîne en justice,
Á l'instar des hommes, car je lis les journaux.
Maintenant la justice fait dans l'indemnitaire
Et condamne lourdement à des peines sévères
Les parents qui éduquent pour le mieux leurs marmots.

__ Mon père, Monsieur le Juge, ne m'a jamais aimé.
Il m'a fallu attendre ma quinzième année
Pour qu'il accepte enfin de me confier les clés
De sa voiture neuve pour la conduire bourré.
J'ai eu un accident, normal. J'ai renversé
Une jeune femme enceinte et qui a accouché
D'un enfant mal formé. La faute, voyez-vous,
En incombe à la mère qui était dans les clous !
__

__ Ce raisonnement, jeune homme, nous comble de bonheur,
Car il assure ainsi notre avenir juridique.
Nous vous rejugerons, mais comme serial killer
Et vous amnistierons, au nom de la république.
__

Pourtant, si je le pousse, ce n'est que pour son bien.
C'est sûr si je le laisse, il succombera de faim.
Faudrait-il que je craigne, les juges ou la police,
Et néglige mes devoirs…
_______________Comme céder aux caprices
Et aux pleurnicheries comme en font les enfants
Pour une confiserie qui leur gâte les dents ?

*