|
Des lionceaux que la faim tenaillait me confièrent Leur envie d'émigrer, bien au-delà des mers, De quitter leurs savanes pour le pays des ânes, Des chèvres, des lapins, des moutons et des bœufs, Où à ce qu'on disait, on y vivait heureux : Progné, belle hirondelle, contez-nous les pâtures. Sont-elles aussi belles que sur cette gravure ? Lionceaux, si vous venez, vous serez mis en cage, Des barreaux en acier seront vos paysages. Laissez-moi vous conter une histoire dont j'espère Qu'elle peut vous éclairer, vous éviter l'enfer. Un jour sur les pâtures, deux chameaux bactrianes, (C'était des créatures d'origine persane ) Ayant fui des combats, la guerre et ses sévices, Louèrent leurs services pour transporter des bâts. Le peuple des pâtures, en voyant leur allure Et surtout leur couleur, au début, eut très peur. Le chameau déblatère, on ne le comprend guère S'il ne sait pas bêler. Ses dieux sont étrangers, Imposent des cultures que rejette d'emblée Le peuple des pâtures sans même les étudier. En s'approchant fort près, (le chameau reste doux) Un mouton, pas si fou, leur signa un marché Afin qu'ils transportassent des colis, des ballots De verres et de tasses et vira ses chevaux Qui lui coûtaient trop cher. ___________________Le mouton s'enrichit. Pour le fret se servit aussi des dromadaires. Si fait qu'en quelque année, tous ces camélidés Furent presque aussi nombreux que les vaches et les bœufs. Puis le mouton comprit que le buffle d'Asie Dépourvu de papiers était bon à saigner. Il bannit le chameau des champs et des pâtures, Lui offrit des ghettos délabrés, des masures, Lui manqua de respect, le déclara suspect De faire peur au beau monde, d'attaquer quand ils rondent Tous les chiens policiers. Les loups et les béliers dirent qu'ils sentaient mauvais, Que cela justifiait qu'on les reconduisît Au-delà des frontières lesquelles sans barrières Devenaient des passoires à ces faiseurs d'histoires Qui volaient le travail au malheureux bétail Du peuple des pâtures. Lionceaux, je vous le dis, la vie sur les pâtures N'est pas ce que l'on dit. Deux pour cent des moutons se partagent les richesses Et font croire qu'ils ont quelquefois des largesses Pour ceux qui contribuent à les rendre plus riches, En salaires souvent chiches. Mais les moutons tondus sont une immensité. Souvent dans les cités, les plus pauvres côtoient Les buffles, les chameaux et tous les sans-emploi Qui mendient leur gruau, quand arrive l'hiver Aux restaurants du cœur. Quelques-uns désespèrent qu'ils n'auraient plus d'honneur Et prématurément, de cirrhose, de cancer Ou d'usure simplement, tout doucement, se meurent. Quelques autres se révoltent, en appellent au Loup. Et tout ce qu'ils récoltent, c'est d'être au fond du trou, Plus profond, plus obscur qu'il ne l'était avant, Mais tout aussi puant. Vous enviez les pâtures ?… L'hirondelle des fenêtres (Delichon urbica) / (8 juin 2002)__________
|