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La tanche (Tinca tinca)



J'ai vécu vingt années dans un bocal de verre…
Un aquarium, dîtes-vous... Pourquoi pas un étang ?

Je dus m'y adapter et trouvai nécessaire
D'arrêter de grandir, rester comme un enfant.

Si j'avais su crier, j'aurais joué du tambour...

J'arrêtai de grandir et cela, pour toujours.
Ma vie croisait la vôtre, pas seulement par hasard…
Avec vingt ans d'avance, vous m'appeliez Oscar !
J'usai de mes pouvoirs, j'infléchis le destin
Afin qu'il vous soit faste. Je vous pris donc en main.

J'aimais bien vos vairons, un peu trop turbulents,
Assez peu respectueux de mon âge avancé ;
Ou vos épinochettes, dès le premier printemps,
Qui changeaient de couleurs avant de nidifier.
Le chabot, sur le fond, avait un caractère
De cochon, c'est le moins, qu'on le dérange un peu
Et il allait bouder, des heures, sous les pierres
Grasses de diatomées et de bodos juteux.

J'aimais bien les daphnies dans les cératophylles
Ou bien les tubifex que vous trouviez, je crois,
Dans les eaux de rejet de l'usine, qui distille
Du marc et du houblon pour la cirrhose du foie.

Vos primes années d'enfance furent douces à mon âme.
Mais il fallut que vous partiez pour ce lycée
D'où vous ne rentriez qu'au moment des congés.
Pour s'occuper de nous, votre mère, brave dame,
Chaque jour, nous donnaient des daphnies desséchées.
Elle changeait notre eau sale par celle du robinet.
Mais l'absence était longue et l'on dépérissait.
Les vairons plus fragiles partirent en premier.

Le chabot survécut... Un jour, je restai seule.

Les années faculté, las, désespérement longues.
Aussi je décidai de quitter ce bas monde…

D'un papier Sopalin, on me fit un linceul.

Sachez-le, les poissons n'ont pas de paradis,
Sauf les poissons volants… Enfin, c'est ce qu'on dit.

Je veille moins bien sur vous, car vous avez vieilli.

Les fées et les poissons vous ont fait dégourdi.

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