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Vos parents habitaient une maison d'avant-guerre… La guerre de cent ans, peut-être celle d'avant. À cette époque-là, on creusait sous la terre Des rigoles de briques qui emportaient aux champs Ou bien à la rivière, les eaux sales des cuisines, Dans lesquelles je me plais avec les glossines, Les mouches queue-de-rat du genre Eristalis… On trouve dans les égouts de quoi bouffer gratis. Je transmets, paraît-il, la peste bubonique, L'ictère hémorragique et la tularémie… Tout ça, comme Ebola, n'est guère sympathique. Est-ce ma faute à moi si l'endroit où je vis, Est plein de vos souillures, de vos miasmes infects. Vous êtes dégueulasses et carrément craspecs. Je vis dans vos ordures. Est-ce moi qui les lance ? Les poubelles des hommes dégueulent d'abondance. On ne m'apprécie guère et on me fait la guerre. On me craint, on m'exècre, on m'abhorre, m'abomine… Mais que sait-on de moi ?… ____________________Je suis originaire Des confins d'une terre, qui s'appelle la Chine. Je suis venu chez vous avec de blonds vikings, Qui visitaient le monde en faisant du yachting. Mon cousin, le rat noir, fréquentait les Arabes. Ces hommes quand ils bouffent leur laisseraient du rab ! Mais dans vos pays chauds où l'hygiène fait défaut, J'attrapais quelques puces qu'avaient chopé la peste. Pour des millions de morts, je portais le chapeau Jusqu'à ce que Yersin, un jour, se manifeste, Découvre le bacille qui était responsable… Pour autant, on me tient toujours pour le coupable. Je vis en société où les femelles règnent, Où les hiérarchies sont complexes et sévères. Nous vivons en secret, comme les musaraignes, Difficiles à voir et vite dans leurs repaires. Je ne vous apprends rien, vous qui avez passé Des heures pendant des nuits, à bien nous observer, Quand il fallait sortir, quand il fallait manger, Quand nous investissions tout le grand poulailler. Votre mère élevait des poules qui pondaient Des œufs qu'elle vendait pour se faire du blé Pour acheter de l'orge qu'elle donnait à manger Aux poules qui pondraient des œufs à plein panier. Nous n'aurions jamais dû nous reproduire autant. Nous faisions des dégâts pires qu'un ouragan. Votre père, en colère, vous dit qu'il était temps De nous éradiquer, tout comme les Mohicans. Vous nous connaissiez bien et bien nos habitudes… À quelle heure on sortait, par où l'on cheminait Pour rejoindre nos gagnages et par où l'on fuyait Quand vous veniez parfois troubler nos solitudes. Vous piégeâtes les chemins d'accès et de retour, Les entrées de nos trous, qui se fermaient sitôt Que nous étions sortis pour aller faire un tour… Et votre carabine nous transperçait la peau. Et puis, vous ramassâtes ce qu'on pouvait manger, Les graines pour les poules ou bien les granulés, Le maïs ou le pain, dans des garde-manger… Nous laissant seulement les grains empoisonnés ! Mais vous saviez, peut-être, que lorsqu'il y a un doute Sur la valeur d'un mets, l'un de nous, de statut Inférieur se dévoue et c'est lui qui le goûte… S'il advenait qu'il meure, il aurait sa statue. Les grains empoisonnés ont des effets retard. Des douzaines des nôtres en moururent victimes. Cela nous incita à tenir un meeting. Nous étions affamés… déjà presque crevards ! Notre reine écouta avec toute l'attention Que requiert, bien sûr, une telle situation. Il sembla raisonnable que la seule solution Devait être la fuite ou bien l'émigration. Un bel après-midi, nous sortîmes de nos trous Et fîmes un cortège. Nous étions mille et cent. Votre mère eut très peur et partit en courant. Même vos chiens courants s'éloignèrent de nous. Nous sortîmes sous le porche. Ça nous prit des minutes. Nous hésitâmes, bien sûr, entre aller au Bignon Ou plutôt remonter la route d'Alençon. Nous perdîmes du temps en de vaines disputes. Le vieux père Benoît qui était épicier, Sortit pour nous chasser à grands coups de balai. L'un de nous, effrayé, courut se réfugier Dans les culottes du vieux, qui se mit à crier… À crier et courir, car il était mordu, Sur les jambes, sur les cuisses et les parties charnues. Il serait mort, c'est sûr, d'un accès de cirrhose, S'il n'était décédé de la leptospirose ! Et par un avaloir qui donnait sur l'égout, Nous disparûmes alors sans qu'il fût nécessaire D'appeler les pandores, réciter un Pater, De proposer de l'or à un joueur de biniou. Nous eûmes des échos de l'émotion suprême, Qui fit le tour du monde et celui du quartier. Le droguiste avisé fit venir des paquets De ces graines qui nous tuent en moins d'une semaine. Sommes-nous revenus ? Je ne le dirai pas ! Nous comprîmes la leçon et restons invisibles. Vaut mieux être discrets que de servir de cible... Et vivre pendant la nuit ne nous dérange pas !
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