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Le sens commun.



Essayant de sauver ce qui restait des crèches,
Le Bélier occupé et sur toutes les brèches,
D'un grand parti unique, chargea ses affidés
Qu'ils l'organisassent pour que les bovidés
N'eussent pas une chance d'encore cohabiter
Sur leurs prés carrés qu'ils voudraient seuls brouter.

Mangouste, Ragondin et Virus aiguisaient
En secret, leurs canines, car le moment viendrait
Des luttes intestines, des dossiers qu'on ressort,
Des intrigues, des cabales, des ligues et des complots
Au terme desquels l'un tirera le gros lot,
Les honneurs et les fastes, les autres seront morts,
Pas vraiment enterrés, seulement en province
Où ils sont installés, où ils règnent en princes.

Mais les trois ministrables ne portaient pas le pet,
Car pour l'instant encore, ils discutaient en paix :

« Le moment est venu de régner sans partage.
Le peuple a peur partout de l'insécurité.
Il a fini par croire ce que dans nos ramages,
Nous voulions lui faire prendre comme une vérité.
Alors lâchons nos chiens puisque ça le rassure,
Mais faisons-le partout et dans tous les quartiers.
Les chiens mordent toutes les bêtes des pâtures,
Inutile de leur dire de faire des quartiers.

À nous le miel des fleurs, le pot et la cuiller.
Le peuple des pâtures ne vaut pas mieux qu'hier,
Puisqu'il n'a rien compris de nos mauvaises manières.
Il sucera nos doigts, ce sera son salaire,
Pour qu'il goûte au sucre et surtout pour qu'il espère
Quitter par ses mérites son statut prolétaire…
Oubliant que la noblesse est héréditaire.
Et que s'il veut s'asseoir, qu'il le fasse par terre,
Car nous seuls avons droit aux bras de la bergère,
Aux laines des tapis, aux ors des ministères,
Aux toisons tricotées, point Lacroix, en mohair,
Aux anglais gazons et à l'eau des sources claires
Où nous croisons les loups qui vaquent à leurs affaires
Avec qui nous faisons semblant de faire la guerre,
Car eux seuls disposent des armes militaires
Que nous vendons très cher en terres étrangères
Où là, nous coudoyons des plénipotentiaires
Á qui nous proposons un acte d'adultère
Avec une brebis qui nous loue ses sphincters
Pour que nous décrochions dans tout le Finistère
Le marché des fucus qu'il nous faudra extraire.
Ils nous rapportent des revenus subsidiaires
Qui permettent que l'on porte de beaux sabots de vair.
Ça nous vaut des ennuis avec le judiciaire,
Des procès, des scandales que vite l'on enterre.

Comment imaginer le peuple protestataire
Au prétexte qu'on le tient un peu plus bas que terre ?
Que comprend-il au monde et que pourrait-il faire,
Lui qui n'a suivi que les classes élémentaires ?
Comment pourrait-il croire devenir notre pair
Et partager nos cieux et diriger la terre,
Lui (et pardonnez-moi), qui n'est pas volontaire
Que si on le pousse pour qu'il parte à la guerre ?

Le peuple est une offense à nos esprits hors pairs.
À peine mérite-t-il nos chiens qui le font taire.

Alors sur une feuille de papier ordinaire,
De ce qu'ils avaient dit, écrivirent le contraire.

L'oie rieuse (Anser albifrons) / 3 mai 2002__________