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Le sanglier (Sus scrofa)



J'ai ouvert mes deux yeux sous un épicéa,
Dans un grand nid de feuilles en aiguilles sans le chas.
On m'avait enfilé un pyjama de soies,
Rayé de jaune et noir comme celui des forçats.

Maman avait prévu pour mes sœurs et pour moi,
Bien assez de mamelles pour qu'on ne manque pas
De sucres, de vitamines, dans le sang, de corps gras
Pour jouer à nous mordre et la suivre où elle va,
Car il nous faut trotter sur nos petites pattes,
Courir et galoper pour pas qu'on nous rattrape.

Mais que tombe la nuit et les bois sont à nous.
On se bauge, on se souille, dans la boue jusqu'au cou.
On peut même y crier, grogner, être indiscrets.

Mais le jour revenu, on se rend invisible
Puisque depuis toujours, nous sommes pris pour cible
Par ceux qui portent épieux, hallebardes ou mousquets.

Je grandis assez vite. À l'âge de trois ans,
Je m'étais bien armé de grès et de défenses.

À l'écart de la harde, berceau de mon enfance,
Avec un très vieux mâle, je partageais son temps.

J'écoutais ses histoires du temps qu'il était jeune…
Sa course avec Hercule qu'il aurait remportée,
Mais dont les résultats avaient été faussés !
Il ne s'arrêtait pas, même pour qu'on déjeune.

Il passait tout son temps à m'expliquer pourquoi
Quand les hommes, soudain, souvent de bon matin,
Investissent les bois, qu'ils lâchent tous leurs chiens,
Il fallait rester calme et bien se tenir coi.
Surtout ne pas courir et franchir les layons
Où dans un bruit terrible, ils nous jettent des plombs
Qui blessent nos enfants, les couchent de leur long,
Ou laissent meurtris trop de nos chers compagnons.

Laisser plutôt passer ces canidés stupides
Qui ont vendu leur âme pour de la paille humide
Et reçoivent des coups en guise de caresse…

En découdre avec eux ne vaut pas qu'on s'abaisse !

Prendre le temps d'émettre urines et fumées,
Bien à l'abri d'un fort de ronces et de fougères…
Longer la ligne de feu en marchant à côté…
Attendre qu'un chasseur se vide les sphincters
Ou alors s'impatiente, souvent se désespère
Et jaillir dans son dos en faisant une prière
Pour qu'il lâche son coup, abatte son compère !

Il me disait aussi, ces paysans sournois
Qui lâchent nos cousins, nus et roses, dans les blés,
Qu'ils y fassent des dégâts afin de justifier
Des battues imbéciles pour qu'on nous y foudroie…
Et recevoir, en plus, pour prix de leur rouerie,
Notre chair savoureuse qu'on appelle vénerie.

Sans doute se trompait-il sur le sens de ce mot !
Mais il était si vieux, avait vécu tant d'heures,
Dans les plants de myrtilles, qu'il ignorait encore,
Que ce sont les groseilles en gelée et en pot,
Qui servent à préparer la sauce grand veneur…
Qui, et c'est bien dommage, accompagne le porc !

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