Sabotage !
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Sabotage !


Au pays des Pâtures comme partout dans le Monde,
Les bêtes, sauf celles qui nagent au milieu de l’onde,
Celles qui rampent ou bien celles revêtues de chitine,
Marchaient toutes à pied risquant sur les épines
De se percer la peau, voire une grave blessure
Qu’elles auraient évité en portant des chaussures…

Mais ce bel ustensile leur était inconnu
Pour la raison première que, toutes allant nues,
Elles eussent été cocasses avec de telles godasses
Risquant qu’on se moque d’elles et qu’elles perdent la face.
C’est pourquoi aux Pâtures, on créa le sabot
Pour équiper les bœufs, les moutons, les chevaux…

On construisit bien vite de grandes manufactures
Afin de satisfaire la demande aux Pâtures…
Des bêtes y travaillaient et touchaient un salaire,
Grâce auquel elles mangeaient ou avaient la lumière,
Cotisaient pour les soins, partaient aux bains-de-mer
Et puis à la retraite pour mourir d’un cancer.

Mais un beau jour, maudit, un esprit ravagé
Dit qu’il fallait que la compétitivité
Soit partout augmentée afin que l’on exporte
Des sabots par millions, que tout le monde en porte
Les lions, les loups, les lynx et même les cloportes
Ou mieux les mille-pattes pour une demande plus forte.

Mais il fallait aussi qu’on baissât les salaires
Substantiellement pour qu’on ait un peu d’air,
Pour qu’on augmente encore la part des actionnaires…
Mais il fallait que l’on ait les moyens de faire
Du chantage à l’emploi, licencier davantage
En toute liberté, augmenter le chômage.

L’affaire était pliée et en quelques années,
Les usines aux Pâtures furent délocalisées.
Les pauvres dans les rues mendiaient dans un sabot
Qu’ils posaient devant eux, attendant un écot
Pour manger, pour un toit, surtout pour se chausser
Puisqu’ils étaient rendus trop pauvres pour en acheter.

Ce qui doit arriver arrive toujours à point.
Les usines fermaient en prenant à témoin
Les syndicats hostiles et les fauteurs de trouble
Refusant que le temps de travail, on le double,
Refusant que le prix du travail, on le baisse
Ou bien que la retraite ne soit plus qu’une promesse.

Les sabots pourrissaient par faute d’acheteurs.
La corne manquait alors et les spéculateurs
Se faisaient des fortunes et pariaient, à propos,
Que les bêtes incapables d’acheter des sabots
Se blessant sur l’épine seraient bien obligées
D’acheter les onguents qu’ils allaient fabriquer.




29 janvier 2013 / «® / ©»