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Le rossignol philomèle (Luscinia megarhynchos)


J'habite des accrues où poussent des prunelliers,
En rang tellement serré que plus rien au-dessous
Ne pourra plus germer sans vite s'étouffer
Ou même pénétrer, sûrement pas le loup !
Á peine le renard à condition qu'il tète.
Et pour ne pas se perdre, les souris, les belettes
Ou les mulots devront, d'Ariane, en dérouler le fil.
Les oiseaux, c'est pareil, il faut qu'ils se faufilent

Mais vous n'en verrez guère. Je les ai tous chassés !

Car sur mon territoire d'à peine deux hectares,
La concurrence est rude et je suis obligé
De faire en sorte qu'ils ne me fassent pas d'histoire,
Me manger les insectes qui ne sont pas nombreux
Ou les coquillages qui ont des cornes sous les yeux…

C'est pourquoi les linottes, les fauvettes grisettes
Déguerpissent en vitesse.
________________Sûr, qu'elles me font la tête !

Vous aurez remarqué qu'aussitôt qu'on franchit
Les limites invisibles qui forment une frontière
Autour de mon domaine… alors, je vocifère
Mon alarme roulée et quelques divers cris.

J'entame en crescendo mon joli chant flûté.
Et que l'intrus s'éloigne, aussitôt je me tais.
Mais qu'il s'attarde un peu, je finis par me taire
Au fond de mes fourrés en grognant ma colère.

Vous aurez remarqué que mes comportements
Imitent ceux des bouscarles ou ceux des troglodytes,
Qui sitôt qu'ils vous voient, pas besoin d'un audit,
Alertent haut et fort, appellent leurs mamans.

Á propos des bouscarles, beaucoup de convergences
Rapprochent nos espèces.

_____________________Avec un peu de chance,
Si vous trouvez nos nids, vous pourrez constater
Qu'ils se ressemblent aussi…
________________________Á terre, ils sont calés
Sur un lit de feuilles mortes qui servent aussi de base
Á la coupe profonde et même volumineuse
De feuilles et de crins où nos jolies pondeuses
Oublient cinq ou six œufs marrons comme Pégase.

Ah, vous ne saviez pas qu'elle était sa couleur !

L'histoire oublie souvent de fournir des détails
Importants, mais voilà, s'il s'agit de bétail
Ou de chair à canon, elle fait dans la pudeur …

Tartufe et Papelard sont de grands historiens.

Je m'égare, sans doute, revenons aux moutons,
Qui sont laineux, stupides puisqu'ils s'enfuient des chiens
Lesquels sont moins nombreux…
________________________Savez-vous la raison ?

Nos petits écloront, sortiront tôt du nid.
Ils ne savent pas voler. Mais ils grimpent et ils marchent,
Ils sautent, agitent les ailes, protégés à l'abri
Du lacis des branchettes imbriquées en fourrés.

C'est là qu'on les nourrit et aussi qu'ils apprennent,
Ce que tous les oiseaux doivent savoir d'essentiel
Sur la vie, sur la mort et aussi qu'ils comprennent
Que, bien sûr, les détails ne tombent pas du ciel.
Comme apprendre à chanter ou à différencier
Les nuances subtiles de nos sonorités…
Les grandes lignes de ce que vous appelez
Pariade, séduction, préludes à copuler.
Comment vous expliquer que l'endroit où l'on vit
Et qui nous a choisi autant qu'on l'a choisi
Détermine les espèces, surtout leurs habitudes…

Sachez qu'automatisme vaut mieux qu'incertitude.

Disons que le milieu est fait de végétal.

Celui-ci, vous savez, s'organise en fractales
Et offre aux oiseaux des volumes pénétrables,
Plus ou moins, c'est selon… C'est, bien sûr, préférable.

Regardez les pigeons, quand ils abordent les chênes…
Font-ils comme les pouillots qui se posent aux buissons ?

Les mésanges, les fauvettes se différencieront
Á leur manière d'être, aux gestes qu'elles enchaînent.
Tout ça, on s'en imprègne comme des adaptations
Au site qu'il faut faire, pour les explorations,
Pour trouver à manger, un endroit pour dormir,
Une compagne pour la vie et comment la séduire,
Un endroit pour nicher, un nid bien adapté
Á la couleur des œufs et qui va les couver…

Á bien y réfléchir, toute cette ontogenèse
Vaudrait bien qu'on écrive quelques lignes de thèse.

Elle conclurait, c'est sûr, au terme de savants
Calculs statistiques, d'analyse causale
Et de correspondance, de triples intégrales,
Á ce que le monde sait, y compris les enfants :
Que si les poissons nagent, c'est qu'ils ont des nageoires
Que jamais les pommiers ne vous donnent des poires,
Que les chiens aiment bien crotter sur les trottoirs,
Qu'à la fin d'une journée, on peut se dire bonsoir,
Que si le temps se couvre, c'est qu'il pourrait pleuvoir,
Qu'en hiver, les oiseaux apprécient les mangeoires,
Que tout le monde meurt et que c'est sans espoir,
Que ça n'est pas la peine d'en faire toute une histoire.

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