®
Le renne (Rangifer tarandus)



Le silence est pesant sur ce plateau gelé
Où des cladonias se disputent aux rochers
Que le froid a rangé polygonalement
Sur des argiles grises et des sables mouvants.

Le silence est pesant quand le plateau est vide.

Il est vide souvent, mais bientôt il s'anime
Quand nous apparaissons au milieu de l'aride,
Car des oiseaux nous suivent pour récolter en prime
Quantité de bestioles que nos sabots dérangent :
Des lemmings amphibies entre les touradons
De laîches ennoyées d'où le bruant lapon
Surveille sa nichée tout pendant qu'elle mange.

L'émerillon s'en va emportant une alouette
Et fiche la panique au milieu des linottes.
Deux labbes parasites craignent fort que mes pattes
N'écrasent en passant leur petit qui rouspète,
Tout gonflé dans ses plumes et gras comme un despote.
Les petits lagopèdes font de drôles d'acrobates.
Ils roulent des rochers où s'est posée leur mère
Dans son habit d'été déjà marqué d'hiver.
Une buse pattue prendra un campagnol
Qui mourra bien avant de dire sa prière.

C'est là que nous allons, auprès d'une tourbière
Où l'herbe est tendre, où pousse le sceau du roi Carole.
Mes veaux baissent la tête quand nous marchons trop vite.
Il faudrait qu'on s'arrête pour qu'ils jouent ou qu'ils tètent.
Mais dans ces monolithes, trop de dangers les guettent.

Je doute qu'on vous montre autre chose qu'on broute,
Rumine, rote ou pète, comme le font vos vaches
Au beau milieu des champs. Bien sûr, nos veaux enfants,
Qui courent et puis se cachent, en allongeant la tête…
Se relèvent, jouent et joute, s'approchent à votre encontre.

Cela m'inquiète un peu. Alors, c'est à grands pas,
Que je trotte vers eux, que je donne de la voix,
Les bouscule, les corrige, les pousse de mes bois,
Les ramène au milieu du troupeau qui se fige,
Renifle bruyamment et repart en broutant.

Le soleil finissant allonge toutes les ombres.

Il faut fuir maintenant, s'éloigner des décombres,
Car même en surnombre, nous craignons le glouton
Dont l'attaque soudaine d'un rocher, qui surplombe
A tôt fait d'envoyer un petit dans la tombe.

Toutes au même moment, nous nous épouvantons.

Et toutes, brusquement, nous partons en courant,
Vers d'autres pâturages...

Vous ne seriez pas sage, si l'envie vous prenait
De nous suivre où l'on va. Vous seriez vite perdu.
On ne trouverait plus de vous dans la toundra
Qu'os et crâne rongés.

L'avion de Berlevåg vous survole trois fois.
À bord des militaires s'inquiètent de vous voir seul,
Vous imaginent déjà tout froid dans un linceul

Vous leur ferez les signes qui les rassureront
Avant qu'ils ne s'éloignent par-delà l'horizon.

Les Dieux étaient inquiets. En doutez-vous parfois ?

*