®
Le râle des genêts (Crex crex)


Le lundi à Villaines, c'était jour de marché.
D'ordinaire, le fermier ne passait pour vous voir
Qu'à la Saint Nicolas (C'est le jour de la foire)
Pour payer son fermage et boire une bolée.

Si fait, que votre mère en le voyant entrer,
Imagina le pire et même plus grave encore...
Mais, le Mable, rassura que personne n'était mort.
D'un revers de la main, il s'essuya le nez
D'où pendait constamment et quel que soit le temps,
Une goutte très froide qu'on appelle roupie
Et dont il vous beurrait les joues, copieusement,
Puis mendiait dans l'instant de quoi rouler du gris.

Le temps des paysans s'écoule différemment
Du mien ou bien du vôtre. Ils prennent toujours le temps
De tourner dix-sept fois leur cuiller dans leur tasse…
La bouteille de goutte, d'attendre qu'on la leur passe !

C'est ton gamin, Marcel, que j'étions venu voir.
J'ai un carré de trèfle dans les grandes Ècruchères.
Tu sais ben, pour la graine. Ça m'revint ben moins cher.

J' suis alleu faire un tour après la traite du soir...
Si qu'elle aureut mûri, l'aurions faucheu à n'hui...
En piétant près du bord, je leveu t'une perdrix,
Enfin, c'en est pas une et j'en trouveu leu nid.
A ben une douzaine d'œufs. Mais les eu pas quéris !

Des œufs comme les peurdrix, les rouches, avec des taches.
Le nid est ben mieux fait, en herbes ben arrangeu.
Un faîtiau comme les pies. Ça fait comme une cache.
Saveu ben, qu'eul gamin, que ça l'intéressereu…


C'est ainsi qu'on s'est vu. Vous êtes venu me voir,
Tous les jours ou presque et jusqu'à tard le soir.
Vous aviez obtenu qu'on ne fauche pas la graine
Tout autour de mon nid pendant une semaine.

Comme vous étiez madré, vous aviez enfoncé
Juste à côté du nid, bien caché dans le foin
Une branche de coudre qui se voyait de loin,
Puisque du piéça vous n'auriez pu distinguer
Qu'une vague silhouette, qu'une ombre, apercevoir…

En venant relever, je me montre davantage,
Puisque en arrivant, je ne suis pas sauvage,
Je salue ma compagne bien avant de la voir.

Pour cela, je me dresse, du plus haut, sur les pattes
Et tout de suite après, je me tasse, m'accroupis
À nouveau me redresse et encore m'accroupis...
Mon compagnon, alors... - Et là, on vous épate, -
Fait tout comme je fais et nous tournons en rond...
Levés, accroupis, levés, accroupis, levés...
On se touche le bec… et puis on disparaît
Dans la jungle de trèfle où sont nos rejetons.

Ils sont en train de naître, de duvet noir vêtus.
Demain vous reviendrez, ils auront disparu.
Car dès qu'ils seront secs, ils quitteront le nid,
Se cacheront dans l'herbe comme s'ils étaient souris.

On ne se verra plus puisque jusqu'en Afrique,
Je pars en migration. J'accompagne les cailles.
Je ne reviendrai plus, car partout où l'on aille,
On nous tue, empoisonne... Je fais le pronostic
Qu'avant moins de dix ans, nous aurons disparu
Et qu'on n'entendra plus notre chant dans la nuit.

L'agriculture moderne, c'est affaire de revenus.
Mais un jour, j'en suis sûr, l'homme en paiera le prix.

*