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Le putois (Mustela putorius)



Je regrette beaucoup d'avoir, sans le savoir,
Attaqué les pigeons qui avaient fait la gloire
De ton père, aux concours où les colombophiles
Rassemblent par milliers des pigeons pour qu'ils filent
Le plus vite possible et regagnent à coup sûr,
Leurs belles qui s'ennuient.
____________________ Ils suivent le tellure,
Les forces magnétiques qui indiquent le Nord.
On les débague dès qu'ils arrivent à bon port.

Votre père, partagé entre larmes et colère,
Invoqua tous les Dieux par divisions entières.
Nous avions, d'un seul coup de folie meurtrière,
Tué quelques pigeons rescapés de la guerre...

Faut dire, les allemands reçurent l'épistolaire
Anonyme dénonçant, sans aucun état d'âme,
Ses pigeons voyageurs qui, au chemin des Dames,
Avaient acheminé des messages et des câbles…
L'officier ne trouva que des pigeons de table
Roucoulant comme des paons afin qu'on les contemple.
Les pigeons voyageurs faisaient la fille de l'air,
Évadés, comme ton père, attendant la victoire,
Soigneusement planqués à l'abri des regards.
L'officier n'étrangla qu'un pigeon pour l'exemple,
Pris les autres en otage pour les coller au mur
Ou les faire cuisiner à la Kommandantur...

Votre père, du grenier, ressortit une nasse,
Appâtée d'un pigeon et tendue sur la place
Où nous avions commis l'indicible forfait.
Un par un, chaque jour, nous fûmes tous capturés.

Mon père et mes trois frères et ma si douce mère…
Mes sœurs, aussi, hélas, non plus ne s'échappèrent.
Nous fûmes enfermés dans une cage solide
Où nous cassions nos dents, nos griffes, nos mastoïdes.

Nous pensions, à coup sûr, nous allons tous mourir !
Comment aurions-nous pu deviner un instant,
Que nous deviendrions l'instrument du destin,
Que nous serions aussi l'instruction et la peine
D'un procès improbable, mais qui s'ouvrait enfin ?
Votre père l'espérait pour oublier la haine,
Qui rongeait ses humeurs depuis bien trop longtemps
Et malgré ses efforts, ne pouvait pas sortir.

Une bombe tombée dans les années quarante,
Avait tout éventré la maison familiale,
Blessé votre grand frère sous les ruines fumantes
Et jeté à la rue, le cuir et les chaussures.

Des hordes de pillards bousculèrent votre mère
Et vidèrent la maison... Du poisson, le bocal !
Ils s'enfuirent en courant, sans même être bien sûrs,
Que les godasses volées étaient de la même paire.

Quand la guerre fut finie et la paix revenue,
Un cul-terreux s'en vint avec un brodequin.
Il avait un pied gauche et prétendait, coquin,
Qu'il lui manquait le droit ou qu'il l'avait perdu !

Ce croquant culotté, amateur de belles lettres
Qu'on oublie de signer, était un résistant…
Décoré, honoré et même la préfète
Lui avait fait la bise devant le monument,
Pour ses hauts-faits de guerre, ses talents de coiffeurs,
Puisqu'il avait rasé quelques femmes accusées
D'avoir au marché noir, traficoté du beurre...
Les avait dénoncées pour qu'elles soient inculpées.

Le pied droit, votre père le lui mit dans le cul.
Ça l'envoya dinguer au milieu de la place.
Puis, à peine arrivé, il reçut en cadeau
Le brodequin volé juste au milieu du dos,
Son panier rempli d'œufs… Il y eut de la casse...
Il serait mort, pour sûr, s'il n'avait pas couru !

Cette histoire, je l'appris, pendant que vous rouliez,
Nuitamment, prudemment, avec vos bicyclettes.
Vous aviez attaché sur le porte-bagages
Avec des tendeurs notre cage de grillage.
Nous fûmes libérés pour payer notre dette
Dans un grand bâtiment qu'on appelle poulailler.

Les poules dérangées firent un raffut d'enfer.
Nous dûmes les étrangler pour vite, les faire taire.
Nous fîmes une hécatombe, tout autant dans les œufs.
Nous aurions, tout pareil, assassiné cent bœufs.

Mais la porte s'ouvrit sur le fermier surpris
Sur lequel on sauta, tellement qu'on eut peur
Et qu'on mordit aussi augmentant sa stupeur.
Il chut, cul par sus panse et lâcha son fusil.

La fermière rougeaude, au marché du lundi,
S'en vint avec des resses, (ce sont de grands paniers
Qui se portent à deux puisqu'ils ont deux poignées)
Remplies de poules raides puisque privées de vie.

Madrée, elle espérait pouvoir les écouler !

Aucun des marchands ne voulut des poules mortes.
Il fallut bien, qu'alors, la fermière les remporte.

Votre père, rigolard, s'approcha des rustiques.
Il leur offrit un sac d'un kilo de gros sel,
Regrettant tristement … Le sucre est plus pratique
Pour la gelée de poule et y'a pas la gabelle !

Votre père qui portait constamment des galoches,
Les leur montra pour qu'ils voient qu'elles n'ont pas de pied,
Qu'on mette le droit à gauche, on n'est pas estropié…
Et s'en fut boire un verre avec le père Halloche !

Le fermier se pendit moins d'une année plus tard,
Pour des patates gelées, il faisait des histoires.
La fermière qui buvait n'arrêta plus de boire,
Se jeta dans son puits au retour du cimetière.

Votre père racontait… (Comment ne pas le croire ?)
Qu'on avait disposé leurs deux cercueils debout
Parce que les concessions couchées étaient trop chères…

Que si croquant l'on naît, le reste jusqu'au bout !

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