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La poule d'eau (Gallinula chloropus)


Je ne me montre pas toutes en même temps,
C'est une des raisons pourquoi ma densité
Serait sous-évaluée. Pour pouvoir me compter,
Il faut venir la nuit quand on dort en rêvant.

Je sais que vous le faites sur les bords du Blavet
Où vous venez nous voir ou bien des chauves-souris,
Des gros rats ragondins, des plus petits, musqués,
Des canes et des canards sur leur bain à minuit.

Nous dormons sur les branches des saules qui pendouillent
Juste au-dessus de l'eau où chantent des grenouilles.
Avec vos infrarouges, on a les yeux qui brillent.
On les remet sous l'aile car c'est là qu'on roupille.

La journée, je fréquente la jungle ripariale
Où la menthe se dispute aux fougères femelles,
Les orties dioïques aux grandes mercuriales.
Quant au houblon, il grimpe dans les branches, s'emmêle.
Les laîches touradonnent au-dessus des vasières.

Je trouve des escargots petits gris, ordinaires,
Des trichia tout poilus, cépées et rétinelles,
Des limaces, des arions et même des testacelles,
Des limnées, des planorbes et d'autres de Quimper...
Ceux-là sont protégés. Je les laisse pépère.
Je préfère extraire un ver de terre, même amer,
Plus sûrement encore, les graines céréalières.

Je mange des semences, toutes sortes de fruits.
J'aime aussi pâturer en longeant les pâquis,
Car vite, je m'effarouche. Alors je quitte l'ouche
Pour l'abri des halliers de ronces qui se couchent.

Mais bientôt, je me calme et ressors prudemment
En agitant la tête, la queue nerveusement.
Il m'arrive parfois de poursuivre un rival.
Sans les jeux de l'amour, la vie serait banale.

Nous aurons dix petits, tout de noir duvetés
Avec le bec rouge et les pattes encore noires.
Ils nous donnent de l'ouvrage au moins jusques en mai.
Il leur faut six semaines pour gagner un perchoir
Et au moins deux bons mois pour apprendre à voler.
Pendant tout ce temps-là, ma compagne couvera
Douzaine d'autres œufs. Nos enfants premiers-nés
S'occupent de leurs frères aussi bien qu'il faudra,
Car les liens familiaux, chez nous, les poules d'eau
Sont tissés très serrés et notre société
A su développer, au moins pendant l'été,
Des formes d'altruisme et d'absence d'ego.

Je dis pendant l'été, car quand l'hiver arrive,
Il nous faut davantage de place sur les rives,
Pour trouver à manger, surtout par les grands froids.
Par voie de conséquence, quelquefois on guerroie
Pour notre territoire, l'emplacement du nid
Puisque nous nous marions alors qu'il gèle encore.
On se suit en criant pour se mettre d'accord
Sur quoi est à chacun et sa superficie.

Et puis on se consacre à séduire notre belle,
La même bien souvent qu'on conquit jouvencelle,
Car nous sommes fidèles, je le dis en passant…
À distinguer nos sexes vous prendra un moment.

Mon truc pour séduire, c'est mes caudales blanches
Que je montre en tournant, me penchant en avant.
Je me dresse, m'accroupis... Mais tous les rallidés
Font un peu comme ça, quand ils vont épouser...

Nous avons en commun des patterns charmants,
Une queue pointue qui s'agite tout le temps.
Si nous avions des mains pour compter de l'argent,
Nos mariages, sûrement, conclurions autrement…

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