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Le pluvier guignard (Charadrius morinellus)


Il faut marcher longtemps pour atteindre le toit
De ces montagnes douces qui recouvrent Andoya.
Il faut marcher longtemps pour trouver où j'habite.
Il n'y a pas de sentes. M'observer, se mérite.

Il faut quitter la mer, ses plages de varech
Où des oies, des eiders et des harles s'arrêtent
Avec leurs petits qui prennent des bains de mer
Et broutent en troupeau sur des levées de terre.

Il faut traverser d'immenses champs de tourbières
Qui fournirent, jadis, du feu pour les chaumières.
On les exploite moins. Mais, il ne reste les trous
Remplis d'une eau très noire où rien ne se dissout :
L'insecte qui se noie, la matière organique…
Elle abrite par millions des larves de moustiques
Qui fournissent des phosphates aux feuilles des droséras
Qui s'ouvrent en poils gluants en attendant des proies.

Une mâle bécassine se prend pour un stuka.
Il pique vers le sol, toutes rectrices vibrant
Dans un bruit qui ressemble un peu au bêlement,
Des chèvres que poursuivent les satyres dans les bois.

Il faut escalader au milieu des saulaies,
Denses, impénétrables et même détrempées.
Pour arriver plus haut, il vous faut une année,
Tant la pente est sévère et le souffle coupé.

Des bouleaux vous indiquent, enfin, que la corvée
Arrive sur sa fin. Des oiseaux dérangés,
Pareils aux lagopèdes, s'envolent sous le couvert,
Dans un grand fort bruit d'ailes et regagnent Vauvert.

Ces bouleaux tortueux ne sont pas affectés,
De goutte, de rhumatismes et la solifluxion
N'est pas la raison de leurs formes tourmentées.

Cette espèce endémique est propre à ces régions.

On raconte que jadis, il était une fée
Qui voulait une branche pour s'en faire une baguette...
Un bouleau lui offrit la plus droite qu'il portait :
__ Vous feriez mieux, sans doute, d'un rejet de noisette,
Lui confia l'arbre blanc __ Aucune de mes branches
Ne répondra jamais aux normes de qualité
Ou aux critères souhaités pour l'instrument des fées.
Essayez un roseau de ceux qu'on fait les anches.
__

La fée était bien fée, n'en était pas moins femme...
Quand l'humeur les agite, la moindre peccadille
Est jugée cas pendable et tourne vite au drame.
La fée lança des sorts à toutes les brindilles,
Qui furent alors tordues comme ver qui se tortille.

__ Si tu ne peux pas faire ce que je te réclame,
Tu ne mérites pas comme les phanérogames,
Ni de pousser bien droit, ni de porter aiguilles !
__

Car, en ces temps encore, les bouleaux gymnosperment
Et seuls les conifères peuplent toute la Terre.
La fée jette son sort, bouleverse la caténaire
D'ADN du bouleau qui, depuis, angiosperme.

En passant, regardez ces troupeaux de moutons.
En Norvège, ils souffrent d'un éléphantiasis.
Leur queue est grasse et grosse. On dirait un jambon.
Elle les prépare au froid comme par hystérésis.

Vous arrivez enfin aux pierriers où je vis.
Je vous ai vu de loin et je me suis tapi.
Mes couleurs sont vives, ma livrée élégante,
Pourtant, je disparais, je crains les corybantes.

Je ne suis pas craintif. Je ne vous connais pas.
Je ne suis pas sûr d'avoir vu même une fois,
Animal comme vous qui se déplace droit.

Êtes-vous diable ou dieu, sorti du Walhalla ?

Mon pierrier de granit est comme un champ de boules.
Des lichens incrustés mettent des taches de rouille
De jaune et de vert pâle. Ils cachent nos vadrouilles.
Mes petits sont plus loin. Ils vont avec ma poule.

Je ne suis pas craintif, mais, de là à couver
Dans la main des humains, n'est-ce pas exagéré ?

Maintenant, ça suffit, vous me dérangeriez
Á rester plus longtemps. Je vous ai tout montré.

La vue sur mon île est singulièrement belle.

Les bleus se mêlent aux ocres et les verts interpellent.
Le soleil, qui s'abaisse, a des reflets changeants.
Les tourbières, tout en bas, ont des airs de rizières.

Sur les pointes acérées des rochers en ardoise,
Des lagopèdes alpins se silhouettent chinoise.

Il vous faudrait rentrer, quitter ma cordillère,
Car la nuit va tomber, bientôt, complètement.

Merci de me laisser pour preuve de passage,
Ce gwenadu breton planté sur mon sommet.
Chacun fait l'Everest qu'il peut. Vous êtes sage.
Il est temps de descendre. Remportez mon image
Gravée sur vos neurones pour la fin de votre âge.

N'oubliez pas non plus vos boîtes de pâté !

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