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Le pic noir (Dryocopus martius)


Dites-moi, est-il vrai que le bois où j'habite
Fut très endommagé par la tempête subite ?
Nous nous y vîmes plus tard pour la première fois.
Près de dix ans après ! Vous le dites, je vous crois.

Je me rappelle que vous aviez un panier,
Rempli de champignons… que je m'étais posé
Dans un hêtre près de vous et par curiosité.
Je venais d'arriver. J'avoue, vous m'intriguiez.

Ensuite, je me montrai et je me fis entendre,
De façon régulière, ce qui vous fit comprendre
Que j'allais m'installer, probablement nicher…
Dès l'automne installé, vous me vîtes parader.

Je pris même l'habitude de venir fréquenter
Une coupe de hêtres, par Éole épargnée,
Qui se dresse comme une île au milieu des parcelles
Dont les fûts furent brisés par le vent démentiel.

Maintenant, ces écimes ont été replantées,
De mélèzes, de chênes ou bien de châtaigniers.
Tous ces arbres, bien sûr, sont encore des bébés.
Les voir adolescents demandera des années.

Je vins régulièrement sur des branches décédées
Qui restent accrochées aux troncs des châtaigniers.
J'aime leur sonorité quand je les tambourine.
Elles m'aiment bien aussi, puisque je les anime.

J'attendis que l'hiver fût déjà avancé
Pour creuser quelques trous. Pas pour me réchauffer !
Mais pour les présenter à mon énamourée
Qui seule choisira, le plus beau, pour nicher.

Le plus beau, mais avant tout le plus confortable
Et le mieux éclairé dans ma sombre futaie.
De toutes les manières, il n'est pas terminé.
C'est ma douce qui s'y colle. Elle fait ça, impeccable.

Une fois qu'on a choisi un trou pour y nicher,
Celui-ci devient le centre de notre vie.
Tout nous ramène à lui. Nous y dormons la nuit,
Venons le visiter souvent dans la journée.

Et puis ma douce et moi, dans les arbres alentour,
Dès le mois de janvier, nous nous parlons d'amour.

Permettez, maintenant, que j'ouvre une parenthèse.
Je ne suis pas d'accord avec certaines thèses
Qui affirment, péremptoires, que nous sommes querelleurs,
Agressifs, combatifs et même batailleurs.

Laissez-moi vous dire que les ornithologistes
Qui écrivent cela, sérieusement me crispent.
Me jugent-ils à la mine, n'aiment-ils pas les noirs ?
Mais, plus simplement, ils ne me connaissent pas.

Ce que je défends pour qu'on ne l'approche pas,
C'est l'endroit où je vis. Vous dîtes territoire.

Mais avec ma belle, je suis très assidu.
Je l'appelle en miaulant et même vous m'avez vu,
Danser rien que pour elle sur des branches moussues,
Comme le petit tétras que vous avez connu.

Je choisis une branche, la plus horizontale.
J'y marche promptement à petit pas pressés,
Les ailes entrouvertes et un peu rabaissées.
Je tourne sur moi-même. Quasiment je m'étale.

La queue subverticale et la tête abaissée,
Le bec replié sous mon cou ramassé
Bien caché dans les plumes pour que ma tête rouge
Apparaisse visible tout pendant que je bouge.

Quatre tours sur moi-même, ça ne dure qu'un instant.
Juste assez pour qu'elle fonde et qu'on devienne amant :
Condition nécessaire pour fonder une famille.
Les papillons le font pour avoir des chenilles…

Mais voilà le printemps. Tous les bourgeons turgessent.
L'écureuil s'aventure sur des branches qui balancent.
Mais il fait encore froid et c'est avec sagesse,
Qu'il faut attendre, du temps, un peu plus de clémence.

Nous pondrons nos trois œufs, fin avril, seulement.
Dès lors, je vous verrai tous les jours que Dieu fait,
Assis au pied d'un arbre, à noter ce qu'on fait,
Jusqu'à ce que nos jeunes s'envolent comme des grands.

Il faudra treize jours et treize nuits, aussi
Pour que nos trois petits naissent au fond du nid.
Pendant l'incubation, je couve le plus souvent.
Ma belle me relève et le fait en miaulant.

Je fais pareillement quand c'est elle qui couve.
Il faut bien que je mange et ça me prend du temps.
Les fourmis, croyez-moi, il faut que je les trouve.
Cette année, elles sont rares. C'est à cause du temps.

J'arrive sans faire de bruit à la fenêtre du trou.
Je surveille alentour en tendant bien le cou.
J'essaie le plus possible de voir derrière le tronc.
Puis, j'appelle ma belle cachée dans les profonds.

Je me gare la tête et la mets de côté.
C'est vrai qu'un coup de bec est si vite donné.
Il faut qu'on se méfie. Nous sommes bien armés.
Ma femelle s'envole dans un léger piqué.

Je rentre dans le trou, la tête la première,
Mais m'arrête un instant, laissant voir mon derrière,
Avant de disparaître pendant une heure au moins.
Je passe parfois la tête pour regarder au loin.

Cela permet aux œufs de refroidir un peu.
Mais pour y retourner, c'est un peu périlleux.
Je m'accroche à une griffe et cul par-dessus tête,
Je me retourne d'un coup, d'une belle galipette.

Un matin, cependant, vous nous trouvâtes surpris.
Vous comprîtes de suite que naissaient nos petits,
Sans doute plus vite que nous, car c'était nos premiers.
Et pendant près d'un mois, il faudrait les soigner.

Nous distribuons des bouchées prédigérées.
Ça explique pourquoi le petit déjeuner,
Nous ne le servons rarement de très bonne heure,
Le soleil est levé déjà depuis deux heures.

Nous servons le dîner quand le soleil se couche.
Les petits mangent toutes les heures environ,
Sauf à l'heure de midi. Au pied de votre souche,
Il vous faudra compter trois heures d'interruption.

Nous réchauffons les jeunes, pendant les premiers jours,
Quand il fait froid aussi. Cette année, le pompon.
Immobile comme vous l'êtes, vous finirez glaçon,
Mourrez à coup sûr d'une double congestion.

Ça fait plus de quinze jours, déjà, que vous êtes là.
D'abord, je me méfiais. Maintenant, n'en fais cas.
Car votre présence m'est devenue familière,
Un peu moins que demain, mais davantage qu'hier.

Vous n'êtes plus caché, tout simplement discret.
Je n'ai plus peur de vous et viens tambouriner
Juste au-dessus de vous, même me toiletter,
Dans ce chêne oublié qui croît dans la hêtraie.

Les petits ont six jours. On les entend crier
Et je vais commencer, à l'approche du nid,
Á bien les avertir, pour mieux les motiver.
C'est pour qu'ils grimpent vers la fenêtre du nid.

Pour cela, je me pose sur les arbres alentour.
Je vole autour du trou. Je pousse un cri cricri.
J'aborde le bord du trou et je regarde autour.
Puis je rentre la partie de mon corps à demi.

Et petit à petit, les petits apprendront
Á connaître mes cris, venir au fenestron
Et petit à petit, eux-mêmes pousseront
Des petits cris nouveaux dans la conversation.

Car il faut qu'ils mûrissent leur système auditif.
Le langage des oiseaux est bien trop compliqué
Pour les oreilles de l'homme, souvent mal exercées.
Il n'entrave que pouic, presque rien, c'est du kif.

La vision, c'est plus tard. C'est bien moins important.
Au début, les petits ont la pupille noire.
L'iris, si vous voulez. Chez l'adulte, il est blanc.
Mais quand il sera blanc les jeunes pourront tout voir.

Enfin parfaitement, car ils perçoivent déjà
Nos trajets dans les arbres. Ils nous suivent des yeux.
Ils passent beaucoup de temps à regarder les cieux
Et tous les animaux qui passent dans ces bois.

Á quinze jours, les petits se montreront longtemps
Á l'entrée de leur trou. Mais, la plupart du temps,
C'est le plus développé, ma petite femelle
Qui attend le moment de déployer ses ailes,
D'alors quitter le nid, de prendre son envol
Et d'affronter la vie, les devoirs de l'adulte.

Il faudra à mes jeunes vingt-huit à trente jours
Pour être enfin matures.

__________________Dès lors sur mon tambour,
Je m'esquinte, je m'échine, je tape comme un sourd,
Je vole près du nid. J'en fais cent fois le tour.
Je m'agite et crie jusqu'à ce que le tumulte
S'installe dans l'esprit du jeune prêt au vol.

Il hésite, bien sûr, à sauter dans le vide.
Alors je tambourine et tambourine sans fin…
Et si ça continue, tout l'arbre, je l'évide
Jusqu'à ce que le jeune se décide enfin.

Le miracle se produit. Le jeune bat des ailes.
Il vole parfaitement. Les deux autres attendront
Que leur iris soit blanc… Alors, ils comprendront
Que nos tambourinages veulent dire qu'on les appelle.

Et puis vous partirez quand nous serons partis.
Je vous regretterai au moins un jour ou deux.

Je viendrais vous saluer de mon cri cricricri,
Dès que je vous verrai pénétrer dans mes bois.
Mais n'allez pas penser que vous êtes chanceux.
Je suis prudent, c'est tout. Allez savoir, des fois !

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