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Le phalarope à bec étroit (Phalaropus lobatus)


Je pique, çà et là, des larves de culex.
Je nage sur l'eau claire, avec vivacité,
Juste à côté d'une île de sable et de galets,
Vêtue de laîches drues, coupantes comme silex.

Je suis dame, remarquez, car bien plus colorée
Que mes maris plus ternes qui couvent sur les œufs
Que j'ai pondus plus tôt dans des nids bien cachés.
Une fois expulsés, plus ne me soucie d'eux.

Je sais bien que les hommes qui sont machistes au fond,
Portent des jugements qu'ils vont penser profonds.

__ Voyez cette mijaurée qui se pare de toilettes,
Vives et colorées, pour jouer les coquettes...
Au lieu, bien entendu, de vaquer à des tâches
Qui incombent aux filles, tout naturellement,
Fonder une famille, s'occuper des enfants.
Où va la société, si les mœurs se relâchent ?
__

Mais pour nous la nature a opté pour ce choix.
Elle sait ce qu'elle fait. Elle le fait bien, je crois !

Les mâles phalaropes naissent un peu plus nombreux
Que les filles qui, seules, savent pondre des œufs.
Bien sûr, la solution pourrait être celle qui
Élimine, dans le sang, les mâles surnuméraires.

__ Comme chez les phaétons ? __

_____________________L'exemple est bien choisi !

Nous avons préféré que les mâles coopèrent.
Ils construisent des nids, attendent qu'on les séduise,
Nous fécondent, amoureux, attendent que l'on ponde,
S'occupent de couver, afin de mettre au monde
Nos enfants qu'ils élèvent, chérissent et instruisent.

Tout ça vaut bien mieux que de se faire la guerre.
Nos mâles sont occupés à une tache plus noble.
Une fois nos œufs pondus, nous n'avons rien à faire.
Ce n'est pas une raison pour nous trouver ignoble.

L'avantage que je vois a procéder ainsi,
C'est qu'alors, nous avons davantage de petits.
Quand on sait les dangers qu'il faudra qu'ils affrontent,
Ce choix de société ne doit pas nous faire honte.

Car nous allons migrer jusqu'au bout de la mer,
Jusques en Antarctique, à mille lieues de la terre,
Picorant sur des vagues où viennent des bateaux,
Qui voulant y voguer, cabanent sur le dos.

Pour survivre, savez-vous, qu'il nous arrive parfois
De jouir de l'été qu'on retrouve en hiver
Pour nicher et couver pour la deuxième fois,
Faire naître de nouveau des mâles surnuméraires.

Mais avant de partir pour nos longues migrations,
Dans des anses abritées, nous nous rassemblerons,
Quelquefois par centaines. Il faut que nous donnions
Á nos jeunes impatients, nos recommandations.

Pourrais-je vous demander si vous allez sur l'île
De laîches, de galets, de ne pas mettre les pieds
Sur mes petits cachés. Vous les écraseriez.
Laissez-leur donc le temps d'écrire leur codicille.

N'écrasez pas non plus les petits du variable
Ou bien ceux du Temminck qui courent sur le sable.
Mon île est toute petite, il faut la partager
Entre plusieurs espèces, sans recours aux armées.

Je sais que vous allez nous quitter pour de bon
Et quitter ma presqu'île, refaire vos provisions.
Plutôt que de mourir de faim, d'inanition,
Essayez de pécher ces tout petits saumons,
Prisonniers de ce lac, depuis que les glaciers
Provoquèrent, en fondant, levée du bouclier.
Il paraît qu'ils sont bons et même délicieux.
Moi, je préfère, de loin, les larves de moustiques.

Goûtez-les, vous verrez.
________________Comme ça dans les cieux,
Il y en aura moins qui volent et qui vous piquent.

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