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La perdrix rouge (Alectoris rufa)


Pour nicher cette année, j'ai choisi la vieille pré.
C'est plus un bas marais que vraiment une prairie...
L'hiver, trop inondée pour être pâturée
Et l'été, bien trop sèche et couverte d'orties.

À un bout de ce pré s'étale le pré neuf
Où un chêne centenaire, solitaire, comme veuf
Trône en son beau milieu, ses racines dans des drains
Qui assèchent la nappe qui noierait le terrain.

À l'autre, la culée qui ferme l'étang des Perles,
Envahie de carex coupants, de grandes berles.

Des moules anodontes, c'est-à-dire sans dents,
Y vivent dans la vase et sont toutes nacrées.
On y trouve des perles, quelquefois, pas souvent.
À leur pêche, jadis, un homme s'y consacrait.

Les buttes de Grignon et le taillis du Chables
M'abriteront du vent et des froids de la plaine.
Mais savez-vous le sens de grignon et de chable ?
Je me doute que non. J'en suis même certaine.
Grignon, c'est une poire, sauvage totalement,
Que l'on chable ou qu'on gaule.
__________________Les deux sens prévalant
Puisqu'on chable les noix avec une gaule longue,
Et qu'on gaule les châtaignes
___________Ou qu'on attend qu'elles tombent.

Cette année, je ferai, (question de prévoyance,
Car je sens la nature corner dans l'abondance),
Deux nids où je pondrai. Je m'emploierai à l'un
Et mon époux à l'autre, attendant les poussins.

Sitôt qu'ils sont éclos, on les met tous ensemble.
On les veille, leur apporte, sans cesse, beaucoup de soins.
On fouille les talus et le dessous des haies
Où l'on trouve des insectes, toutes sortes de baies,
Des akènes et des drupes ou des graines de foin.
Et le soir descendu, sous l'aile, on les rassemble.

Quand ils savent voler, ils savent se percher,
À l'abri, dans les branches, la nuit, s'y cacheront.
La vie s'écoulera au rythme des saisons.
Bien sûr, il y a la chasse avec les chiens d'arrêt.
Mais, très vite, on apprend à filer dans les haies,
À sortir assez loin, souvent hors de portée
Ou bien forcer les chiens et filer dans leur dos
Pour les décourager ou qu'ils se croient idiots.

L'automne, avec la pluie, les premières bécassines
Détourneront les chiens de leurs mœurs assassines.
Puis viennent les frimas et quelquefois la neige
Sous laquelle on s'enfouit pour y passer la nuit
Dans des sortes d'igloos qui, du froid, nous protègent.
Les feuilles de betteraves nous servent de parapluie
Et les champs de labour, qui chauffent pendant le jour,
Nous tiennent bien au chaud comme le ferait un four.

Nous étions armées pour vivre sauvagement,
Jusqu'à ce que Nemrod, au nom de la gestion...
Relâchent des perdrix ou bien des coqs faisans
Juste élevés pour une brève exécution.

Ils viennent dès qu'on crie : - petits, petits, petits -
Croyant avoir du grain, croyant qu'on les nourrit !
Ils meurent sous les plombs, la canine du renard.
On s'en fout, il faut bien. Ça arrive tôt ou tard.

Ce dont on ne se fout, c'est que dans les élevages
Des pays plus à l'Est, on met tout en commun,
Si bien que pour chacun, il ne reste plus rien,
Pour manger, se soigner. On y meurt avant l'âge.

Et quand ces pays-là exportent du gibier,
C'est malade, souvent, porteur d'épizootie,
Du choléra des poules à la tularémie.

C'est nous qui l'attrapons, qui sommes sacrifiées.
Pour notre malheur, nous avons disparu,
Victimes de métastases et d'idiosyncrasie,
Car chacune de nous est morte à sa façon…
Peu importe comment, morte de toute façon.
On nous remplacera par des perdrix si-si,
Par des perdrix gambras ou par des coquecigrues !

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