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Le canard siffleur (Anas penelope)



Faudrait-il que j'explique pourquoi je suis si rare
Sur mes quartiers d'été ?

C'est rapport à l'éclipse qui frappe les canards
Quand il leur faut muer !

Je suis plutôt commun et bien représenté
Sur toute la taïga, si elle est inondée.
Je veux dire, par là, qu'il me faut des marais,
Des lacs ou des étangs, pour au bord, y nicher.

Au début du printemps, il faut nous marier.
Pour avoir des enfants, il faut bien copuler.
Avant de pondre un œuf, il faut le féconder.
Qu'il y ait un embryon que l'on va réchauffer
Pour qu'il occupe vite toute la cavité
De la coque calcaire qu'il lui faudra briser.
Alors, apparaîtra un caneton mouillé
Qui, dès qu'il sera sec, apprendra à nager,
À filtrer l'eau des vases, trier les diatomées,
Les vers, les rotifères qu'il lui faut avaler,
Pour grossir assez pour qu'il quitte son duvet,
Puisqu'il lui faut des plumes pour qu'il puisse voler
Et fuir le scandinave quand il fait un peu frais,
Car il décéderait pendant l'hiver glacé.

Mais pour nous marier, pour avoir des enfants,
Bref, pour qu'on copule, il faut prendre des gants.
Il faut que l'on séduise nos belles énamourées
Qui ont déjà choisi, l'un de nous, en secret...
Nos femelles sont rouées. Elles nous laissent excités.
Mais, permettez quand même, il faut que je précise
Qu'elles nous restent fidèles, dès qu'elles nous sont promises.
À vrai dire, nos pariades, au printemps, sont un jeu
Puisqu'on ne couve guère, qui nous occupe un peu.

Au terme de patterns qui valurent le Nobel
À un Monsieur Lorentz, je m'approcherai d'elle.
Bientôt les mouvements de pompe de nos têtes
Arriveront synchrones, lui saisirai la tête,
Monterai sur son dos, ce qui a pour effet
De l'enfoncer sous l'eau où je peux la chausser.
Ça ne dure qu'un instant, mais c'est très important…

Vous savez bien… Les graines… Le ventre des mamans !
Après, je bats des ailes pour montrer mes couleurs,
Ma fierté, ma superbe, pourquoi pas mon bonheur !
Ma belle, juste à côté, fera ses ablutions,
Ne me prêtant, dès lors, plus la moindre attention.

Je ne m'occupe pas du nid ou des petits.
Je les surveille de loin. Souvent, je les oublie,
Occupé à siffler avec d'autres canards.
Puis, bientôt, je me tais et même disparais,
Dans les herbes aquatiques, à l'abri des regards,
Car je perds toutes mes plumes… Cela s'appelle muer.
Je deviens aussi terne que le sont nos femelles.
Il me reste, pour mémoire, un miroir blanc aux ailes.
Je ne peux plus voler. Il s'en faut de bien peu
Que je ne meure de honte. Car, ce n'est pas du jeu !
Que nos femelles soient ternes, c'est une sécurité,
Pour qu'elles pondent ou qu'elles couvent en toute sérénité.
La nature nous prive de nos atours l'été,
C'est pourquoi l'on se cache et qu'à tort, vous croyez,
Puisqu'on ne nous voit pas, à notre rareté.

Mais que vienne l'automne, dans mon costume tout neuf,
J'entreprendrai sans crainte un voyage périlleuf…
Excusez ! Je croyais qu'un veuf faisait des vœux,
Au pluriel bien sûr et peut-être à Noël,
Ou au premier de l'an… À Pâques, ce sont les œufs !
Périlleux, sûrement. Vous le dites, c'est pareil.
Je serai cet hiver sur les eaux en Europe
Par endroits en grand nombre, quelquefois dispersé.
Partout où je serai, vous m'entendrez siffler.
Venez ! Je vous attends… Je m'appelle Pénélope…

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