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L'outarde canepetière (Tetrax tetrax)


Mon histoire est navrante, il faut la raconter.
Vous êtes le dernier qui le puissiez encore,
Pour quelques heures, un jour, après vous serez mort.
Faites-le, s'il vous plaît, comme un devoir sacré.

Sur ma plaine de Beauce, nous nous connaissions bien.
J'ai encore le souvenir des années soixante-dix
Quand vous veniez nous voir. Nous étions encore dix,
Sur une friche broussailleuse envahie de lapins.

Mais déjà condamnées, si j'en juge par le nombre
De miennes qui fréquentaient, à la fin de la guerre,
Les écots, les luzernes, les friches ou les jachères…
Nous étions des centaines et quasi en surnombre !

Car pour nous attraper, fallait être malin.
Pour nombre de chasseurs, nous partions de trop loin.
Des braconniers piégeaient quelques mâles imprudents
Sur leurs aires de pariades au début du printemps.

Puis vinrent les maïs et la surproduction…
Et en moins de quinze ans, les phytosanitaires,
Le lindane, l'atrazine et l'éradication
Devinrent familiers dans notre dictionnaire.

Vous êtes revenu près de trente ans plus tard
Avec votre amie sur ma friche militaire
Où vous aviez passé tant de temps sur nos terres
Pour tout savoir aussi de l'œdicnème criard.

Ma friche n'a pas changé, à peine plus broussailleuse.
Je ne la parcours plus déjà depuis longtemps.
Plus personne ne me voit, pas même le paysan
Qui arrête un instant sa moissonneuse batteuse.

Il vous parle d'avant, du temps où les oiseaux
Peuplaient les paysages de sa plaine infinie :
Des alouettes, des vanneaux ou encore des courlis
Qui sont devenus rares tout comme les perdreaux.

Il vous dit, péremptoire, qu'à coup sûr le chimique
Est responsable de l'épuration ethnique ;
Vous parle de qualité, qu'il craint les OGM
Et retourne répandre son nuage de géhenne
Qui tue les coquelicots et soûle les abeilles.

Plus jamais vos enfants ne trouveront la nielle,
N'envoleront l'outarde, nous sommes éradiquées
De la Beauce, c'est sûr et ailleurs, menacées.

Pour produire de la bouffe, toujours et encore plus,
Tous les moyens sont bons, même les plus mauvais.
L'insecte insupportable et de trop le bleuet
Et même les semences ne germineront plus…

Tant pis si vous avez des boutons sur le cul…
Il faut tout supprimer et tout empoisonner…
L'idéal paysan ressemble au Ténéré
Et à des lessiveuses toutes remplies d'écus !

Seulement, ils s'endettent et même se syndicatent.
C'est la faute au Mac Do, à la distribution,
Aux pauvres qui n'achètent plus jamais des patates
Pour jouer au loto et gagner des millions.

Bientôt, il n'y aura sur la planète terre
Que des vaches foldingues ou des brebis aphteuses,
Des porcs qui brûlent dans des tombes que l'on creuse,
Des poulets dioxine élevés en plein air.

Les animaux sauvages qui vous servaient d'indice
De la diversité, donc de la qualité
De votre environnement, seront éradiqués.
Et vous crèverez d'une crise de phimosis,
De tréponamibiase ou de phléborragie,
D'un éléphantiasis ou bien d'une listéria
Dans un yaourt pourri parfumé au caca
Issu du recyclage et vendu à bon prix.

Mais avec un label accordé par Bruxelles…
Je m'égare sans doute. Mais je suis dégoûtée.
Je suis triste pour vous qui aviez espéré
Que j'aurais survécu à toutes ces écrouelles.

Vous souvenez-vous de mes "prêtts prêtts" aigus,
De mon habit calife, de mon vol sifflement,
De mes sauts de pariades semblables à ceux des grues,
De mes poules qui cachent vite et bien nos enfants…

Il reste l'émotion d'un temps bien révolu,
L'intuition angoissée d'un chaos annoncé.
Le marché, vous l'aurez, bien profond dans le cul
Avec le capital et même les intérêts…

Je vous laisse maintenant et part dans ma défroque,
Rejoindre au panthéon, le dodo, l'oiseau roc,
Errer fantomatique, bien vague souvenir
Sur les plaines infectées qui m'auront vu mourir.

*