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Le merle noir (Turdus merula)


Je vis exactement au rythme du soleil.
Aussitôt que le jour prend le pas sur la nuit,
Je me pose bien en vue et sonne le réveil
Des bêtes, même du coq, car alors il s'oublie.

Je siffle, je compose mélodies et préludes,
Pendant que mon aimée s'active dans le lierre,
Á la tâche secrète qui, c'est une habitude,
S'achève en nid autour d'une coupe de terre.

J'aime à gratter les feuilles et toutes les litières
Où je trouve des vers, des graines alimentaires…
Je le fais patiemment car j'ai bon appétit.
Je suis un fin gourmet et j'aime aussi les fruits.

Pendant une quinzaine, vous n'entendrez plus guère
Qu'un petit cri tenu, c'est pour ma partenaire,
Pour qu'elle couve tranquille, qu'elle n'ait peur de rien.
Je m'arrête aussitôt qu'un chat passe au jardin…
Car au moindre danger, j'alerte, je me démène.
J'attire toute l'attention, entraîne l'importun
Assez loin de mon nid et quand j'en suis certain,
Je m'envole bruyamment dans un cri peu amène.

Le même que j'utilise comme marque du territoire
Avant de me coucher quand arrive le soir…
Car je suis le dernier à me manifester
Quand le jour à la nuit cède enfin sa clarté,
Avec un mien cousin à la gorge toute rouge,
Avant que la hulotte ou l'engoulevent ne bougent.
Tout comme les chevreuils, ceux-là, je les signale
Quand ils rondent, les femelles courant devant les mâles.

Avant de m'endormir, je fais une prière
Aux Dieux pour qu'ils expliquent enfin les bonnes manières
Aux automobilistes, qu'ils ralentissent un peu,
Quand je franchis la route en plongeant devant eux.

Sinon je m'y engage, je promets, je le jure.
Je retourne en forêt, vers mon berceau natal,
Partout où je ne croiserai pas de voitures.
J'abandonne les jardins, les parcs et les champs,
Aux mâchoires des pestes, à la lutte finale
Á coup de pesticides et autres défoliants…
Que vous perdrez, c'est sûr et j'irai sans remords,
Déféquer sur vos tombes, car vous serez tous morts.

Je crois savoir que l'homme s'envie de posséder
Des toiles de Van Gogh, Picasso ou Monet.
Dès lors, il se croit riche, vous parle de beauté,
De talent, de génie… Je lui rétorquerai
Que le mot qui vaudrait, serait spéculation.
La nature est gratuite et offre aux passants
De superbes tableaux à la contemplation.

Regardez-moi sauter sur le gazon tondu,
En costume de jais, tout lisse et tout luisant,
Avec un bec d'or et l'œil cerclé de blanc…
Peut-on imaginer mourir sans m'avoir vu ?
Et si vous êtes aveugle, écoutez-moi chanter !

L'élégance, la grâce, la précision du geste,
Compensent largement l'absence de couleurs.
J'offre à qui sait me voir un instant de bonheur…
Tant pis si l'on me croit pour le moins immodeste.

J'ai de l'estime pour moi et de l'intelligence.
J'ai su, il y a longtemps, faire face aux contingences
Que le milieu impose et vite m'adapter
Á l'homme, ses jardins, au milieu des cités.

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