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La mouette blanche (Pagophila eburnea)


À l'évidence, c'est sûr, je ne peux pas nous voir.
Je suis morte, déjà, depuis plus de cent ans,
En plumage d'hiver, je n'avais pas deux ans,
Les plumes du dessus, semées de taches noires.

Je vivais de charognes, des restes de l'ours blanc,
Des placentas des phoques et même à l'occasion,
D'un cadavre de mouette ou bien de goéland,
Même si, en Haut Arctique, ils ne sont pas légion.

J'aurais pu me marier et avoir des enfants,
Mais mon destin croisa la route d'un ballon
Qui s'était écrasé et ses trois occupants,
N'atteindraient pas le pôle. Le voyage est trop long !

Ils arrivaient de Suède et devenaient loufoques,
Plus grand-chose à manger, juste un reste de phoque
Et comme je m'approchai, je fus assassinée
D'une balle en plein cœur, qui me fit trop saigner.

J'aurais sans doute compris que l'on me dévorât.
Mais, c'est sur une planche de leur cabane en bois
Qu'on me clouât les ailes, comme une chouette, en croix,
Pour faire une photo de mon triste trépas.

Tous les Dieux de l'Arctique… Ils font froid dans le dos…
Se mirent en colère.

_________________La banquise se fendit,
Forçant ces tristes sires à débarquer bientôt
Sur une île de galet où l'hiver les surprit.

Le froid, la faim, la soif et la dysenterie
Eurent très vite raison de ces explorateurs.
Leurs os furent découverts, trente-trois ans afteur ;
Toutes leurs notes aussi et leurs photographies ;
Ainsi que cette lettre, je vous l'avais écrite
Et j'espère qu'elle ne restera pas inédite.

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