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Le martinet noir (Apus apus)


Votre père, je le sais, a posé sur mon nid,
Une glace sans tain à la place de la planche
Qui en formait le toit sous les ardoises étanches
Qui couvrent votre toit où naissent mes petits.

Vous avez pu nous voir, de longues années durant,
Revenir chaque année, toujours à la même date,
Pondre des œufs, couver, élever nos enfants
Au beau milieu des poux qui sans cesse nous grattent.

Ce ne sont pas des poux, vous le dites, je vous crois.

__ Ce sont des sortes de mouches, des Cratærina.

Elles ont un nom barbare et des mœurs aussi.
Elles vous vident le sang, pompent vos hématies.

Une année, vous aviez, nettoyé tout le nid
Et passé un produit pour tout désinfecter.
Vous aviez même remis des copeaux de papier.
Mais les mouches revinrent embêter mes petits.

Un peu moins, cependant. Il vous aurait fallu
Enlever, avec soin, toutes leurs petites pupes
Qui roulent dans les coins et deviennent adultes,
Au début du printemps, dès qu'on est revenu.

Á Villaines, j'arrivais, vers le vingt-huit avril
Et j'étais reparti avant le trente juillet.
La raison de tout cela est très simple, vous voyez…
Nous en savons des choses, nous autres volatiles.

Les hirondelles, tenez, s'appuient pour arriver
Et repartir aussi, sur les températures
Moyennes quand elles sont voisines de huit degrés.

Pour nous, les martinets, le soleil, c'est plus sûr.

Nous attendons, bien sages, que sa déclinaison
Soit de douze degrés, ce qui fait environ
Des durées de treize heures quarante minutes de jour.
La nuit se couche après, mais ça c'est comme toujours.

L'astronomie pour nous n'a plus aucun secret.
C'est elle qui me permet de toujours retrouver,
Le nid que je prépare… car j'arrive le premier
Sur cette galette sèche qu'il faudra réparer.

Puis ma douce dans le trou m'embrasse dans le cou…
Je lui lisse des plumes. On mélange nos ailes
Et nos petites pattes s'étreignent avec zèle.
On s'élance dans l'espace, heureux comme des fous,
Car c'est là qu'on copule à l'abri des regards.

On cueille des aigrettes qui volent dans les airs
Ou des fétus de paille, des plumes ou des samares
Pour les coller au nid avec du salivaire.
On y pondra trois œufs qu'on couve à tour de rôle
Et même en même temps quand arrive la nuit.
Vingt jours suffiront pour que nos trois tout petits,
Totalement bigleux, désespérément drôles,
Viennent au monde à l'abri, reçoivent nos visites.

On apporte des boulettes d'insectes qu'ils ingurgitent
Et nous laissent en échange des boulettes de fiente
Qu'on emmène hors du nid bien avant qu'elles ne sentent.

La survie des enfants dépend de nos cueillettes,
Qui dépendent elles-mêmes du nombre des insectes
Qui volent dans les airs ou au-dessus des champs,
Qui disparaissent tous dès qu'il fait mauvais temps.

Qu'on soit un jour ou deux sans pouvoir les nourrir,
Nos petits survivront, hypothermes, endormis.
Quand ça dure plus longtemps, ils finissent par mourir
Et nous laissent à jamais, par le chagrin, meurtris.

Refaire une couvée, nous n'aurions pas le temps.
Par bonheur, nous vivons pas loin de trente années.
Ça nous laisse le temps de faire assez d'enfants
Qui assurent sans peine notre pérennité.

Le reste, vous connaissez, nos poursuites effrénées
Juste au-dessus des toits autour de votre cour,
Jusqu'à la nuit tombée quand on nous voit monter
Au-delà de la lune dont nous ferons le tour.

C'est là que nous dormons et si pendant nos rêves,
On nous entend crier, c'est qu'on est somnambules.

Á moins, qui peut savoir, que nos conciliabules
Prennent un tour difficile ?

_______________Mais quand la nuit s'achève,
Nous reprenons le cours d'une vie ordinaire,
De celle que l'on montre, aux hommes, le nez en l'air,
Qui souvent nous confondent avec les hirondelles.
C'est pourtant bien facile à la forme des ailes,
Étroites, allongées comme lame de faucille
Et que l'on bat si vite qu'on les croît asynchrones,
Quand on accélère ou que l'on amorce une vrille.

Nous chassons dans les cieux car ils sont le royaume
De quantité de mouches et d'insectes qui volent ;
Ou bien quand l'orage gronde, juste au-dessus du sol,
Des rues, des prés, des champs et des eaux des étangs,
On les prend par milliers de milliards par an.

Promettez-moi de dire à tous vos architectes
Que leurs nouvelles bâtisses, entièrement en béton,
Ne laissent plus aucune sorte d'excavation
Pour qu'on puisse y nicher, de sorte que les insectes
Pulluleront tant quand nous serons disparus,
Qu'ils vous étoufferont, vous boucheront le cul.
Mais vous serez tous morts déjà depuis longtemps !
Il n'y aura plus sur terre que des cendres et du vent.

Vous souvenez-vous encore, un soir, au col de Muse,
Où pendant plus d'une heure, nous n'avons pas cessé
Tant qu'il fit jour encore, par centaines, de passer ?

C'était vers le dix août. Pas très loin du Vaucluse…
Dans la Drôme, si le dites… Moi, les départements…
Je partais en Afrique, très pressé par le temps
Qui tournait au mauvais, à l'orage et au vent.
Les éclairs, dans la nuit, seraient votre tourment.

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