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La marouette ponctuée (Porzana porzana)


Auriez-vous l'obligeance de dire à votre chienne,
Au demeurant charmante et pleine d'attention,
De bien vouloir un peu relâcher la pression
Qu'elle exerce sur mes plumes. Elle me tord une penne.

Voilà, je suis bien mieux, mais pas plus rassurée.
Dans votre main d'enfant, je suis toute inhibée.
Je sens, vous m'observez sous toutes les coutures,
Car vous ne m'aviez jamais vue dans la nature.

J'ai donc les pattes vertes et le dessous rayé,
Un peu comme le râle ; lui, vous le connaissez.
Je suis bien plus petite, de la taille d'une alouette.
Vous m'avez reconnue. Je suis une marouette.

Votre père vous disait que j'étais un coquant.
Mais, dans le dictionnaire, ce mot était manquant.
Marouette était noté comme oiseau de passage,
Du genre Porzana, mais il manquait l'image.

Votre père vous apprit que je chantais la nuit…
Qu'il vous emmènerait où vous m'aviez trouvée
Pour m'entendre, peut-être, égrener mes houitt houitt,
Une fois par seconde, comme horloge bien réglée.

Pourtant c'est votre chienne qui venait me gober,
Comme elle gobait des râles, de sourdes bécassines,
Toutes sortes d'oiseaux, sans qu'elle les assassine,
Ce qui vous permit de les observer de près.

Cette chienne d'arrêt n'aimait pas trop la chasse,
Ni les coups de fusils, ni qu'on tue les oiseaux,
Mais elle nous trouvait tous, cachés dans les roseaux,
Nous tenait à l'arrêt pendant qu'une année passe.

Or face aux prédateurs, que peut faire la proie ?
Attaquer, c'est idiot et fuir est périlleux.
Il reste une solution qui marche bien, ma foi,
C'est rester immobile et bien prier les dieux.

Laborit parle d'inhibition de l'action.

Nous qui sommes rallidés et vivons près des eaux,
On répugne à voler puisqu'il y a les roseaux
Entre les pieds desquels nous nous faufilerons.

On préfère aussi s'appuyer sur nos couleurs
Qui nous rendent invisibles ou encore nos odeurs,
À peine perceptibles, avec un fond de vase
Ou bien de fleurs coupées, pourries au fond d'un vase.

Mimétisme visuel, mimétisme olfactif
Sont des moyens précieux qui nous sauvent souvent.
Seulement comment faire quand une chienne a un pif
Aussi fin que la vôtre. Était-ce un braque allemand ?

Non que ça m'intéresse, mais je fais la curieuse...

Elle fait d'une façon qui me rend folle furieuse.
À chaque fois, c'est pareil, elle me trouve, elle m'arrête.
Je me fige, je me fonds, même mon cœur s'arrête.

Ça dure pendant des heures, à la fin je m'endors...
Me retrouve dans sa gueule qui jamais ne me mord
Et bientôt à vos pieds. Puis vous me libérez...
Il faut que je refasse tout le chemin à pied.

J'aimerais mieux sans doute que vous veniez me voir
Quand le soleil se couche, un peu avant le soir...
Pour qu'alors, je vous montre tous les tics nerveux
Qui agitent ma tête tout autant que ma queue.

Je marcherai légère sur les vases les plus molles,
Picorant une mouche ou bien un prosobranche,
Nagerai flottant haut ou grimperai aux branches
D'un saule qui se noie au fond d'une rigole.

Ne comptez pas trop m'observer plus d'un quart d'heure.
Quand je suis découverte, ne serait-ce qu'une minute,
J'ai des palpitations, je me retrouve en sueur.
Il faut que je me cache. L'espace me persécute.

Paraît que ça se soigne. Je n'en ai pas envie.
Je passe pour farouche. L'important, je survis.
Sachez, je suis au mieux dans mes lieux amphibies
Et supporte fort bien mon agoraphobie.

*