®
Le machaon (Papilio machaon)



Votre père me laissait tout exprès des carottes
Pour qu'elles vivent deux ans.

______________ __ Un âge respectable !

J'y pondais mes chenilles. Elles se mettaient à table,
Avouant les préférer aux bien maigres jeannottes
Qui poussent au bord des routes, se couvrent de poussières,
S'asphyxient aussitôt aux gaz délétères,
Imbrûlés des moteurs qui traînent des camions
Ou empoisonnent tout aux molécules de plomb

Bien que Makháôn fût médecin réputé,
Elles seraient mortes à cause de trop horribles plaies,
Avant de s'enfermer dans l'étui chrysalide
Où elles métamorphosent un vague jus liquide
En imago parfait dont le vol élégant
Fait tourner les regards et courir les enfants

Mais vous, vous récoltiez mes chenilles par dizaines.
Vous les gardiez au chaud dans l'arrière-cuisine,
Enfermés dans des boîtes fermées de mousseline,
Pour qu'elles se chrysalident après plusieurs semaines,
C'est-à-dire au printemps.
______________Vous guettiez nos naissances,
Auxquelles vous apportiez toute votre assistance
Puis vous nous relâchiez quand nos ailes, séchées,
Permettaient qu'on s'envole pour vivre quelques jours,
À butiner des fleurs, à vivre nos amours
Et perpétuer le cycle qui, d'années en années,
Nous permis d'assister la fin des dinosaures…

Ou suivre l'instruction de Chiron le centaure
Dont vous savez qu'il fût condamné à la mort.
Par quelque Dieu jaloux. J'ajouterais qu'en prime
Celle-ci fut bien affreuse. Chiron fut la victime
De son engagement et de son dévouement,
Car pour le médecin, le serment qu'il prêtât
L'engage à affronter le SRAS ou le SIDA,
Le virus d'Ebola ou celui de Lhassa,
La flèche empoisonnée et la vie l'y laissa.

Quand on est médecin, il faut savoir choisir
En son âme et conscience : ou le malade guérir,
S'il n'a pas fait son temps ; ou souffrance abréger
Quand la mort taquine ne semble pas pressée
D'envoyer son Ankou, sa charrette et sa faux,
Trop occupée à lire toute l'œuvre de Sappho.

C'était mon point de vue et m'en étais ouvert
Aux Dieux pour qu'ils m'inspirent et me prêtent conseil :

__ Faites-vous sur la tête : cataplasme d'oseille
Pour qu'en suinte l'humeur du conduit de l'oreille !
__

Fut la seule réponse des Dieux inoccupés,
Que la vue d'un médecin sembla tant déranger.

Tant d'inactivité leur fit monter la goutte
Et des douleurs au pied, de celles que l'on redoute.

Sur l'Olympe souffrant, tous les Dieux me convièrent
Pour les délivrer de leur sang trop épaissi.

Mais comment les convaincre de goûter au persil ?

__ Une tête de veau ravigote va leur plaire __

Me dis-je et sur l'instant, je fais l'apothicaire.
Je leur sers le remède, puis redescends sur terre.
Mais je ne savais pas que les Dieux sans repères
Confondraient le persil à d'autres ombellifères.

Ils préparèrent ce mets comme ils m'avaient vu faire,
Mais en guise de persil, ils mirent de la ciguë.
Ils moururent dans l'heure puisqu'elle était venue.
Personne n'en parla. Pas même le grand Homère.

Pendant son agonie, un Dieu plus résistant
Banni les médecins s'appelant Makháôn
À vivre sur les fleurs, changés en papillons,
Sur les ombellifères, qu'ils les rongent entièrement,
Pour qu'enfin, de la terre, elles soient éradiquées.

Mais il y a tant de carottes et de fenouils,
De carums, de persils, d'œnanthes ou de boucages,
D'anis, de macerons sur tous nos paysages,
Qu'il nous faudra bien plus qu'une longue éternité
Et puis je sucerai la fleur des citrouilles.

*