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Le loup (Canis lupus)



Le paysan bulgare vous montre sa fortune :
Trois brebis, quelques ruches et vous offre du bois
Pour cuire des saucisses où du gras et du gras
Remplissent maigrement, d'un boyau, les lacunes.

Vous lui faites goûter du vin venu de France.
Il rit comme un enfant et bavarde beaucoup.
Vous ne pigez pas tout, sauf quand il veut un coup
Qu'il avale d'un trait en se frottant la panse.

Vos livres l'intéressent et surtout les images,
Celles de l'ours qu'il connaît et celles où l'on me voit.
Il frise sa moustache et vous montre d'un doigt
La falaise lointaine et finit son fromage.

Il vous parle des loups, car c'est là qu'ils habitent
Et cachent leurs petits dans des grottes karstiques.
Mais pour y arriver, il vous faudra marcher,
Traverser la forêt, grimper sur des rochers,
Franchir sur un câble, au-dessus d'un abîme,
Un torrent presque à sec, à coup sûr la victime,
Du régime des pluies, mais aussi du régime
Qui règne en ces temps de barrage communisme.

Vous ne me verrez pas. Non plus n'approcherez
De la tanière secrète où dorment mes louchiots.
Je vous ferai comprendre, tout en restant cachée,
Qu'encore vous approchez et j'attaque aussitôt.
Je gronde sous le couvert, charge dans les fourrés,
Mais je reste à distance.

__________________J'aboie d'une voix rauque.
Vous avez du culot d'être assis sur le roc
Attendant l'occasion de me photographier.

Mais vous n'aurez rien d'autre qu'un cliché d'éboulis
Où vous pensiez sans doute que se trouvait mon nid.

C'est l'orage qui gronde qui vous fera partir.

J'avais cru pourtant fort que je vous ferais fuir !

Gotse Deltchev, Bulgarie