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Le lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus)



Je suis né dans un trou qu'on nomme rabouillère.
Je m'en souviens très bien comme si c'était hier.
Mes frères, mes sœurs et moi, dans une couche de poils,
Aveugles, nus et roses, encore privés d'étoiles.

Nous avons vite grandi au lait de notre mère,
Impatients de goûter aux pissenlits amers,
De jouer, de courir, toujours un peu plus vite
Et ensemble, nous battre, en semblant de coït...

Car il nous faut, très vite, apprendre à copuler.
Notre espérance de vie est assez limitée.
Nous n'atteignons jamais l'âge de la retraite.
Aussi faut-il que, tôt, nous comptions pâquerette.

Car le destin cruel de beaucoup d'herbivores,
C'est toujours une dent, une griffe ou un plomb,
Une serre, une flèche ou un coup de tromblon,
Une roue pneumatique, qui désânime le corps.

Au soleil qui sucre toutes les plantes vertes
Dont nous nous régalons quand elles nous sont offertes,
Nous préférons la lune quand tombe la rosée
À l'heure des korrigans ou quand dansent les fées.

Nous sommes des gourmets et même des gastronomes,
Rongeant des méristèmes ou encore des cambiums,
Préférant les bourgeons bourrés de feuilles tendres,
Riches en cellulose aux saveurs coriandre.

Mais les sucres complexes sont durs à digérer.
Il nous faut le concours de microbes alliés,
Des bacilles, des monades ou bien des Clostridium,
Qu'au matin, rattrapons au sortir du cæcum.

Nous connaissons les hommes, il y en a deux espèces.
L'une d'elles comme nous, fait sa niche dans un trou,
Qu'il emprunte au blaireau. Il est d'un joli roux.
L'autre renifle et braille, en tirant sur sa laisse.

Leurs maîtres-chiens les sifflent, souvent même les frappent,
Tirent du fusil sur tout ce qui vole ou s'échappe.
Ils nous cuisent, nous rongent et ne laissent que nos os.
C'est ce que j'ai appris avec Raymond Devos.

L'une de mes sœurs voulut prendre la fille de l'air.
Elle fut vite exaucée, emportée dans les serres
D'un rapace nocturne qui niche dans une aire,
Aristocrate et duc, même s'il n'en a pas l'air.
Nous aussi, partageons au chat dit de gouttière,
Noblesse de poils qui ne date pas d'hier.
Marquis de Carabas et Lapin de garenne...
Roi des landes, nous laissons les toundras à leurs rennes !

Nous faillîmes disparaître victimes d'une grande peste
Qui fit millions de morts, boursouflés et empestes.
C'est ce que nous raconte l'ancien, quand nos légendes
Se murmurent dans le vent qui plie l'ajonc des landes…
Où nous décanillons toute rabette dehors…

Notre histoire commença près de la Mésogée
Où, vous le savez bien, c'est là que nous sommes nés,
Trouvé notre nom et aussi pris notre essor
Pour conquérir la terre, la terre tout entière,
Qui nous offre son ventre comme l'a fait notre mère,
Des plantes à ronger pour nos quatre incisives
Et des oreilles pointées toujours sur le qui-vive.
Et nous décanillons toute rabette dehors…
C'est d'ailleurs la raison qu'en Paléolithie,
Monsieur de Cro-Magnon, maintenant il est mort
Inventa le morphème et l'étymologie.

Alors qu'il flânait sur les friches garriguées
Qui entouraient Thétys, son village natal,
Il faillit me marcher dessus et c'est fatal,
Je m'enfuis, lui fichant la frousse de l'année.

__ Ô putingue, ce Khong, dit-il, il m'a fait peur ! __

C'est depuis ce temps-là qu'en Méditerranée,
En Espagne, Italie ou encore chez les beurs,
Je suis cuniculus, conejo, conillo,
Qhonija ou qhonger… que fuir, c'est coniller…

Je le fais, on ne voit que ma queue, ma rabo,
Ma rabette, je rabitte au fond des rabouillères…
Et si je suis lapin, c'est depuis avant-hier,
Du bas latin issu du gaulois, du sanskrit
Où lap et leu ou puk voudraient dire queue aussi ;
Ou plus sûrement de clapir et de clapier
Qui donne le clapin quand on oublie le c.

J'oryctolaguai la question en profondeur ;
Mais je ne sais pourquoi, quoique je puisse faire,
Il y a des sapins parmi les conifères…
Cette question m'obsède et me laisse rongeur !

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