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Le peuple des Jachères


Virus*, quand il parlait du peuple des Jachères,
Évoquait la racaille qu'on nettoie au Karcher.
Dans son esprit confus et amphibologique
Il parlait du contraire avec la même logique
Qu'il l'eut fait, si besoin, pour nous parler du pour
Et en mélangeant tout dans un seul long discours.

Les Jachères existaient en marge des Pâtures
Depuis de longues années. C'était une blessure
Qui s'était infestée pour la raison surtout
Qu'elle ne fut pas soignée et, pire, qu'on fit tout
Pour qu'elle soit niée, ignorée et secrète ;
Que ses tours et ses barres fussent des oubliettes.

Il fallait aussi que les bêtes qui y vivaient :
Les moutons besogneux et les bœufs charolais,
Les chèvres bézoards ou bien les dromadaires,
Les sousliks, les lionceaux, même les serpentaires
Se taisent et se déplacent, mais en rasant les murs,
Pour aller travailler pour le bien des Pâtures.

Bientôt il n'y eut rien qui vaille dans les cités
Ni loisirs, ni commerces, dans la proximité.
Le boulot c'est comme nib et pointer au chômage
Voulait que l'on programme un périlleux voyage
Pour trouver une poste pour acheter un timbre
Ou une ANPE qu'on puisse encore atteindre.

De Charybde en Scylla, tous faisaient naufrage.
La violence devenait, depuis leur plus jeune âge,
Le mode d'expression des bêtes puisque l'usage
Se généralisait et valait qu'aux sondages
Les Jachères, où d'ailleurs plus personne n'allait,
Étaient associées au mot insécurité.

C'est en tout cas ce qu'on lisait dans le journal
Et ce que racontaient les poissons du bocal.
Virus jouait beaucoup des images d'Épinal
Pour parler des Jachères où seuls les flashballs
Pouvaient venir à bout des hordes cannibales
Et de tous leurs commerces et magouilles illégales.

Virus oubliait vite, dans ces cas de figures,
De parler des banquiers du pays des Pâtures,
De la spéculation, du blanchiment d'argent
Ou bien de son ministre qui s'offrait au content
Un voyage en avion aux frais de la princesse
Ou bien de ce patron qui payait en espèce
D'autres patrons pour qu'ils brisent des syndicats.
D'évidence, Virus ignorait les mafias.

Virus parlait aussi d'éthique policière,
Seule garantie possible pour gagner cette guerre
Contre tous les commerces, les trafics souterrains.
Il oubliait ses chiens de police urbains
Racistes et violents qui lèveraient la main
Pour un salut fasciste, feraient le coup de poing
Avant de dégainer et d'abattre un serveur.
Virus oserait-il parler de déshonneur ?

Virus parlait surtout aux moutons dits de souche
Pour leur dire pourquoi dans la banlieue des ouches
S'installaient des ghettos où quelques jeunes loups
Qui trafiquent des herbes, quelques jeunes voyous
Font régner la terreur que seules les molaires
Des pitbulls militaires lâchés sans muselière
Pourraient faire régner, mais pour le bon usage.
Virus pensait d'abord à soigner ses sondages.

Virus parlait encore de se lever très tôt
Pour aller à l'école ou trouver du boulot.
Tant il est vrai que dans ces banlieues de misère
L'ANPE, l'école ou l'usine n'ouvrent guère
Avant midi sonné, voire à l'heure de la sieste.
Les lions et les gazelles, en deux ou trois semestres
Apprendraient à bêler dans des écoles d'élites
Et la morale qu'enseignent les prêtres moabites.

Le mal qui rongeait le pays des Pâtures,
Le mal qui se répand comme une moisissure,
S'appelle l'injustice. Elle est comme un déni
Qu'on ressent vite quand la justice est vomie
Quand il faudrait la rendre, quand il faudrait qu'elle soit
Digne de nous redonner un peu d'estime de soi.
Pour aimer les Pâtures, le peuple des Jachères
Auraient besoin, c'est sûr, d'autres mots que Karcher.

11 février 2008 / «® / ©»



* Virus est l'actuel président des Pâtures.