®
Le héron cendré (Ardea cinerea)



J'ai réussi à vaincre, enfin, toutes mes peurs.

Vous l'aurez remarqué, déjà, depuis des mois,
Je pose sur cette mare, le matin de bonne heure,
Tant elle est minuscule, juste le bout des doigts.
Bien sûr, je vous l'accorde, rien de bien étonnant
Puisque depuis toujours, je vis au bord des eaux
Où je pêche des poissons, bien que j'aime les champs
Quand il y a des souris ou de petits crapauds.

Mais, je dois préciser : cette mare est située
Au milieu du campus de l'université
Où je vous vois, parfois…

___________________Vous devez enseigner.

C'est ce que j'ai compris lorsque sur un tableau,
Je vous ai vu écrire… Teniez-vous des propos
Sur la vie des bouleaux ou celle des araignées ?

Donc, cette mare est là, au milieu d'un campus,
À peine assez grand pour qu'en quelques sauts de puce,
On en fasse le tour.

___________________C'est là que je me pose,
Au milieu des enfants qui s'amusent au ballon ;
Des chiens auxquels on jette un morceau de bâton
Manquant de bousculer des vieux qui se reposent,
Dissertant doucement sur la douceur du temps,
S'il leur en reste encore ; d'un clochard, vieux, qui cuve
Sa dernière bouteille, allongé sur un banc
Qui gardera longtemps l'odeur de son effluve.

Ce qui est étonnant, c'est que je n'ai plus peur.

Pourtant, tous les savants s'accordent pour me donner
Pour méfiant, pour farouche et prompt à décoller
En deux sauts rigolos et un peu de lourdeur.

Que s'est-il donc passé ? Pourquoi ces changements ?

C'est question de culture. Pas celle qu'on se fait
En allant voir le film, à la sauce laurier,
Que tout le monde doit voir et aimer sûrement ;
Ou en lisant le dernier roman consacré
Par un prix littéraire parce que c'est de bon ton.

La culture dont je parle, c'est celle que le Lapon,
Bruant de son espèce, vous a dit ce qu'elle est :
La réponse adaptée aux sollicitations
De l'environnement, qu'on capte seulement
Grâce à l'intelligence qui, d'une variation
Infime du milieu, mesure les changements.

Le paradis terrestre, c'était longtemps avant
Que les chasseurs zélés ou les pêcheurs obtus,
Pour deux gardons miteux ou un étique hotu,
Me chassent, me pourchassent et me tuent tant et tant,
Que dans bien des endroits, je serais disparu
Si je n'avais pas fait preuve de sauvagerie.

Maintenant, par bonheur, je suis enfin inscrit
Sur la liste des oiseaux que l'on ne tire plus.
Je peux me promener en toute tranquillité,
Coloniser les villes ou marcher sur les plages.

Je me le suis promis, je pars et je voyage...
Pour pêcher la lamproie, je vais en bordelais.
Pour ne pas lâcher l'ombre, quelque part sur la Loue,
Je cherche un pied-à-terre, à bas prix, qu'on me loue.

*