|
La pelouse nue de ma toundra d'altitude Offre à celui qui passe, de la désolation, Une image extrême, où même la solitude Apparaîtrait bien douce à l'imagination. Pourtant j'aime cet endroit comme vous l'aimez aussi. Je le sais, je le sens. Je ne vois guère de gens Qui passe autant de temps à demeurer ainsi, Assis, les yeux perdus, à respirer le temps, Écouter le silence qui est presque oppressant Et compter les pétales sur les dryas qui poussent Juste au pied des rochers qui se mettent en rang Sur le haut de la crête et se couvrent de mousses Et de lichens aussi, totalement incrustés. Quelques trolles jaunis donnent un peu de relief Á la végétation soumise contre son gré Au vent qui détermine le destin de son fief. Des labbes à longue queue maraudent en rôdant Sur les immensités qui vallonnent doucement. Le faucon émerillon posé sur une pierre Surveille des linottes au bec jaune en hiver. Elles fouillent la cordillère, ne tiennent pas en place. Le fauconnet s'envole, et sans en avoir l'air, Cueille en passant, comme ça, tout en restant en l'air, Un jeune campagnol au bord d'une crevasse. Puis survole un névé en fichant la panique Parmi des bruants blancs, aussi blancs que la neige Où des rennes, échauffés par les rayons thermiques Du soleil au zénith, ont fui le sortilège. Les rennes sont vautrés et même impudiques Sur le hammam glacé qui refroidit leurs tripes. C'est à peine s'ils remarquent que le faucon déjeune. Pas davantage qu'ils ne s'occupent de leurs jeunes. Parmi des renoncules qui poussent près des glaciers, Dans le chaos dressé des granits du pierrier, Nous formons une troupe conséquente déjà De plusieurs familles. Nous avançons au pas, Picorons, çà et là, d'invisibles bouchées. Vous aurez remarqué à quel point nous poussons Le soin avec lequel nous nous travestissons De plumes de couleur homochrome aux rochers, Au jaune des lichens, aux noirs encroûtements, Au rose des feldspaths, au blanc des grains de quartz. Existe-t-il au monde à part l'engoulevent Dont les plumes, à l'écorce, constituent un ersatz, Des oiseaux mieux planqués que nous sommes sur les brandes ? Même rases, dénudées, quand nous marchons à terre, Nous sommes illusoires… comme honnête et notaire ! Il faudrait autrement qu'on fasse des sarabandes. Bientôt, je m'en irai rejoindre les polders Qui ceinturent toute la baie du Mont-Saint-Michel, Car c'est là que je passe, à l'abri de l'hiver, Des vacances à la mer et aux embruns de sel. Vous viendrez me parler quand vous serez savant De mes cousines kurdes, de mes sœurs des Balkans. Font-elles comme moi, quand l'amour les surprend, Des chandelles sonores jusques aux firmaments, Un très long vol sur place et comme pierre qui choie, Un retour sur la terre où, de suite, elles s'y noient ? Ont-elles comme nous aussi du jaune au cou Et des cornes sur la tête comme les caribous ?
|