Le harle bièvre : Mergus merganser
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Le harle bièvre (Mergus merganser)


Vous demandez-vous si, par hasard, je descends
D'un aïeul que vous vîtes sur un de ces étangs
De Mayenne sur lequel il s'était égaré,
Sur lequel vous alliez pour y voir des oiseaux,
Sur lequel il plongeait, pêchant l'entre deux eaux
Et duquel il partit vers la fin de l'été ?

Pour l'instant, je m'occupe des poissons de ce lac
Qu'il me faut attraper pour nourrir mes petits
Qui sont tombés du nid, sans bobo, par miracle,
De très haut, sur le sol où ils ont atterri.

Je reviens chaque année en pays de Mora
Où des lacs côtoient des rivières et des champs,
Des villages anciens et des maisons en bois,
En poutres assemblées par la main des géants.

Je reviens chaque année, car on veille sur moi.
Avant pour m'installer, il fallait que je trouve
Un vieil arbre assez grand pour que le pic y couve
Dans un trou assez grand, suffisamment balaise
Pour que mes œufs et moi, nous y soyons à l'aise.
Les greniers des hytta me conviennent parfois.

Maintenant, les Suédois fabriquent des nichoirs
Dans lesquels je m'installe à l'abri dans le noir,
Les garnis de duvet, y incube mes œufs,
Cinq semaines avant qu'ils n'ouvrent enfin les yeux.

J'attends deux ou trois jours pour qu'ils prennent des forces…
__ Vos œufs ? __
Non, mes poussins. Vous pourriez suivre un peu !
Ça fait plusieurs minutes déjà que je m'efforce
De tout vous expliquer… Tout ça n'est pas un jeu !

J'attends donc quelques heures qu'ils sachent battre des ailes
Ou plutôt des moignons et au pied de mon arbre,
Par des cris insistants, doucement, les appelle
Jusqu'à ce qu'ils se montrent. Puis, je reste de marbre.
Il ne faut surtout pas qu'ils sentent combien j'ai peur,
Qu'ils se brisent les os et fassent mon malheur.
À peine arrivent-ils à la croisée du trou
Qu'ils se pressent pour sauter, enjambent le garde fou…
Battent vite des ailes. Arrivent à planer !
Tous les mêmes, les enfants, inconscients des dangers !

Je n'ose pas regarder… Alors je ferme les yeux.
Ils sont mous, rebondissent sur le limon spongieux…
Mais ça s'est bien passé, à la grâce des Dieux !
Après je les emmène, plus loin, vers d'autres cieux.

Il faudra qu'on contourne des jardins, des maisons.
Il faudra qu'on traverse des prairies en gazon
Où poussent des épilobes, où l'on sèche les foins
Sur des fils étendus avec beaucoup de soin ;
Ou passer au-dessous des clôtures en bois
Qui forment des obliques de branchages tressés ;
Ou bien s'aventurer sur des routes où parfois,
On risque notre vie et mourir écrasés.

Si tout se passe bien, on atteindra le port.
C'est façon de parler… Le bord de l'eau, plutôt,
D'une rivière qui coule, se jette dans l'étang
Où nagent déjà des nôtres et par un prompt renfort,
Nous serons bientôt vingt à nous mirer dans l'eau
Et beaucoup plus de cent en comptant les enfants.

Quelques milliers, plus tard, à l'automne prononcé
Sur des fjords ensablés, là où l'eau est salée,
Où le pygargue repart d'où il était venu…

Après, je ne sais pas… Vous n'êtes pas venu.

Étang de Mésangers, Mayenne ; Nesseby, Norvège.