La grue cendrée : Grus grus
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La grue cendrée (Grus grus)


C'est maintenant certain, je manque de glucose.
Encore un jour ou deux et le froid me condamne.
De plus, il pleut à verse, toute cette eau arrose,
Pourrit le comestible qui a un goût infâme.

Nous sommes une trentaine dans des orges couchées,
Les épis et les grains, à la terre, mélangés,
Les piétiner encore ne va rien arranger.

Sur la Suède toute entière, il n'y a plus à manger.

Il faut que nous songions, désormais, à partir.
Le voyage est bien long, surtout pour les petits
Qui ne l'ont jamais fait. Il leur faudra franchir
D'abord la mer Baltique jusqu'à l'Alémanie.

Une première halte sur des étangs côtiers,
Côté démocratique de l'immense teutonie.
Puis passer la frontière où veillent en kaki,
Des Vopos qui ont l'ordre formel de mitrailler,
Ceux qui sautent les mines, les murs, les barbelés,
Qui croient qu'ils trouveront, franchi l'autre côté,
Des espaces nouveaux, vivront en liberté
Ou une autre façon d'être autant aliénés.

Puis, nous sommes sur la Ruhr, noircie et enfumée,
Ses usines où les hommes arrivent fatigués,
Travaillent à la chaîne, pas le temps de pisser,
Rentrent le cerveau vide, allument la télé.

Leur unique liberté, c'est de changer de chaîne,
À la seule condition qu'ils trouvent le pouvoir
Que confère le zappeur à ceux qui le détiennent,
Sauf s'il est introuvable tout au fond du tiroir.

De là, nous arrivons quelque part en Champagne,
Sur des étangs tout neufs qui permettent qu'on arrose
De grands champs de maïs sur lesquels on se pose,
Provoquant la colère des gens de la campagne
Qui réclament à grands cris, qu'on leur donne des sous
Et qu'on les indemnise et qu'on les dédommage
Pour les dégâts qu'on cause et qu'il est bien dommage
Que l'on soit protégées. Ça ne tient pas debout.

Décidément la France est un pays curieux,
Peuplé de gens charmants qui sont toujours furieux,
Toujours prêts pour un rien à la révolution,
Mais votent pour De Gaulle et sa constitution !

Alors de la Champagne, je gagnerai les landes.
Deux ou trois de mes sœurs y laisseront des plumes.
Là-bas, la tradition est une affaire de glandes
Et la chasse, si t'es contre, on te fait le costume,
Mais, sans le pantalon, la veste seulement…
Le jour des élections, tu la prends dans les dents !

Les hommes politiques dont on sait le courage
N'ont jamais d'opinion, ne font pas de tapage.

Les buses, les martinets, les bondrées ou les grues,
Tout ça, c'est des palombes. Si ce n'est pas bon cru,
Avec un bon bordeaux, des cèpes du même métal,
Une fois cuit, tout fait ventre. C'est affaire de mental.

C'est comme pour les oiseaux, c'est tous des ortolans.
Chardonnerets ou pinsons, troglodytes ou fauvettes,
Comment les reconnaître, la serviette sur la tête ?
D'autant que du smicard, pour un morceau de blanc,
Une aile ou une cuisse, faut le salaire d'un an…
Pour un oiseau entier, faut être président !

Après, il faut franchir les monts pyrénéens.

S'il fait beau, ce n'est rien. Le brouillard, on le craint.
Une dernière étape en pays Aragon...
Puis enfin, je m'arrête, cette fois, pour de bon,
Puisqu'en Estrémadure les hivers restent doux.

Si les étés sont durs ... alors là, je m'en fouts.
Nous y passons trois mois au milieu des toros
Sous des forêts de chênes aux écorces en bouchon
Et dehesagement, arpentons les cotos,
Jamais seules cependant, puisque nous nous causons
Du voyage du retour, que je fais au printemps,
Vers la Scandinavie où je ponds mes enfants
Que j'élève patiemment jusqu'aux froides averses
Qui me motiveront pour le voyage inverse.

Suède, Allemagne, France, Espagne.