Le gobemouche gris : Muscicapa striata
®
Le gobemouche gris (Muscicapa striata)


Dites-moi donc pourquoi jamais aucun passant
Ne lève les yeux sur moi ? Serais-je transparent ?

__ Soyez pas parano, mais comprenez aussi.
Vous êtes un peu terne Vous n'êtes pas le plus beau.
Une rare beauté vaut souvent aux oiseaux
De la part des humains trop souvent des soucis !
__

Sans doute, tout de même, voyez quelle élégance,
Quand je m'en vais chasser, quand d'un coup je m'élance
Et coupe ainsi la route d'un papillon distrait ;
Qu'aussitôt, je défais ! (par pure gourmandise).

__ Mais que voudriez-vous enfin que je vous dise ?
C'est vrai que votre chasse quand vous croisez le rais
D'un rayon de soleil, quand il arrive qu'il passe
Le barrage des feuilles, dans l'œil, fait merveille.
__

Que faut-il que je fasse pour qu'enfin l'on me voie ?
Que je chante, m'égosille et donne de la voix !

__ Arrêtez de bouger ! Cela fait plus d'une heure
Que je veux vous filmer pour vous rendre immortel…
Vous montrer, raconter comment on vous appelle
Et quels moments plaisants, vous nous offrez souvent
Du matin de bonheur jusqu'au soleil couchant
Quand vous nous délivrez des insectes malfaisants
Qui piquent jusqu'au sang.
__

Je crois que j'ai compris ce qu'il me reste à faire.
J'oublie mes migrations et puis j'attends l'hiver.
Bientôt, je crève de faim et je suis sans abri.
J'attends ma dernière heure, qu'à peine souffle de vie
Encore me permette du fond de mon igloo
De téléphoner sur mon tout nouveau tatoo,
S'il me reste des piles.

Je convoque les médias. Vous serez mon sauveur.
Vous arriverez pile et je l'espère, à l'heure,
Juste avant mon trépas. Vous vendrez mon image
Et votre reportage.

Nous ferons tous les deux, la une des journaux,
Du Monde ou de Libé, qui sait du Figaro ?
Nous gagnerons assez pour partir en Afrique,
Passer tout notre temps à claquer notre fric,
D'autant que tous les jours, partent assez de charters
Remplis de sans papiers qui sont comme des cancers.
Nous prendrons un billet en classe véhipée.
Nous serons accueillis au terme de l'aventure,
Mieux encore que si, dans un film de Lelouch,
Avions été mêlés à quelques affaires louches
Comme d'enlever des papes ou vendre des voitures.

__ Vous n'êtes pas sérieux ? __

Ainsi, vous m'auriez cru. Alors là, je suis cuit !

Vous savez, les oiseaux, laissez les faire cui-cui.

Il n'y a que les hommes qui cherchent l'éternité,
Ce, par tous les moyens, pour la célébrité.
D'aucuns tuent en série et d'autres en grand nombre,
En déclarant des guerres pour se sortir de l'ombre.
Et les autres se font : alpinistes ou gaullistes,
Islamistes, antéchrists, j'menfoutistes
Ou bien mini-mal-istes,
D'aucuns se terrent au Ritz ou dans la boîte afghan…
Vont bronzer sur les plages où Mao met ses tongs,
En string, les seins nus, le gauche qui barlongue…

Á mon sens, les pires se font ornithologistes !

Si je ne suis pas beau et si je suis si terne,
C'est, pour moi, notion parfaitement subalterne.
Comme ça on ne viendra pas pour me dénicher,
Car je ne cache pas ma petite nichée.

Si vous n'entendez guère ma discrète chanson,
C'est que je chante tout bas sans élever le son.
Et si je suis secret et un peu solitaire,
C'est que je joue un rôle et pour y satisfaire,
Je n'ai guère de temps, ni pour les journalistes,
Ni bien sûr les médias et si les fabulistes
Ne parlent pas de moi et qu'ils m'aient oublié,
C'est qu'ils ne savent pas que je puis exister…

Un jour viendra que sonne l'heure prochaine de ma mort
Et ni vu, ni connu, sans regret, sans remords,
Je l'accompagnerai là où elle dira d'aller,
Car j'aurais fait du mieux ce pourquoi j'étais né.

Bien des hommes devraient suivre aussi mon exemple.

La vanité souvent ne leur vaudra qu'un temple
Au cercueil renfermant leur infecte dépouille
Qui pourrira, bien sûr. Ça commence par les yeux !
Mais qu'ai-je à vous donner des leçons de morale ?
Vous avez bien assez de croyance en des Dieux
Qui vous ont faits parfaits. Et de là, c'est normal
Que vous vous enfliez, tout comme les grenouilles.

Le bois de chez Jacques, Kerpotence, Hennebont.