| J'aime bien ma presqu'île. Elle s'appelle Varanger. Si nous y sommes nombreux et bien représentés, C'est que nous y trouvons toujours à dévorer Sauf quand la nuit s'allonge et dure vingt-quatre heures : Des pluviers et des sternes, des lagopèdes alpins, Des lièvres changeants qui ressemblent au lapin, Des gralles qui aboient en habit d'arlequin, Des tourne-pierres aussi et des plongeons imbrins... - Ils ne sont pas imbrins ! Catmarins ou arctiques Comme les sternes blanches qui vont en Antarctique. - J'en suis bien désolé, mais l'ornithologique, Je ne le pratique pas ou alors en pique-nique. J'aime bien ma presqu'île et ses hautes falaises Où j'installe mes petits à l'abri des cymaises Des corniches de schistes qui se défont en glaise Et brillent comme miroirs quand le soleil se braise. J'aime bien ma presqu'île et ses vastes plateaux Où le sol est gelé, les mousses gorgées d'eau ; Ses rivières où la mer vient mélanger ses eaux Abandonnant au sable, ses îles juste à flot. J'aime bien ma presqu'île, ses côtes déchiquetées Où la mer froide est d'huile et à peine ridée ; Ou bouillonne de rage et boxe les rochers, Tantôt bleue comme le ciel, tantôt grise comme l'acier. J'aime bien ma presqu'île et tous ses lacs perdus Au milieu des toundras, comme vestiges confus De moraines improbables et de glaciers fondus… Où les névés s'écoulent en gouttes dévêtues. Vous aimez ma presqu'île puisque je vous y vois. Vous y venez souvent et même à chaque fois, Je suis venu de loin, volant sur vous tout droit, Vous saluer bruyamment en donnant de la voix. Et vous m'aimez peut-être pour autant m'admirer Quand je courtise ma belle en volant de côté, Alternativement, c'est pour ne pas tomber. J'aime aussi lui offrir un oiseau que j'ai tué. Je chante doucement en me laissant tomber Tout le long des rochers, les ailes repliées Et au dernier moment avant de m'écraser, Remonte en chandelle pour mieux recommencer. Aimerez-vous mes jeunes qui puent comme charnier, Sont toujours affamés et braillent comme charretiers ? C'est fou ce qu'il faut qu'on gère comme gibier Pour qu'ils soient prêts enfin à l'envol en juillet. Je n'aime pas les hommes qui se donnent des rois Qu'on salue au canon et se parent d'orfroi, Qui me tiennent au poing du haut d'un palefroi, Font tirer le canon pour asséner l'effroi. Je n'aime pas les hommes, car ils sont vaniteux. Ils croient que mon séquestre les distingue des gueux. J'aurais dû plus souvent me projeter sur eux Et refermer mes serres pour leur crever les yeux, Pour qu'ils sachent aussi ce qu'est le capuchon Qui nous coiffe la tête. C'est comme une prison Ou un cachot obscur qui nous prive des rayons Du soleil, comme dans l'œuf, le sont les embryons. Il me reste le rêve du temps où j'étais libre Au-dessus des toundras qui couvrent ma presqu'île. Je perds toutes mes forces, suis devenu débile. Je n'attends plus que l'heure de la mort qui délivre.
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