Le garrot à œil d'or : Bucephala clangula
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Le garrot à œil d'or (Bucephala clangula)


Une neige tardive volette sur les rives
De l'estuaire qui va de Kiel à la Baltique.
L'hiver s'attarde un peu et fait encore la nique
Au printemps qui, déjà, sait que son temps arrive.

Quelques passants pressés, que les vents emmitouflent,
Marchent sans regarder les branches basses qui trempent
Et se chargent de glace qui leur fait comme des moufles
Et pèse aux arbres qui en attrapent des crampes.

Ces passants ne voient pas les oiseaux à leur bain :
Des canards de toutes sortes, de surface et de plonge,
En habit isotherme, qui, tout le jour longent
La promenade d'où on leur jette du pain ;
Des cygnes tuberculés et des foulques macroules,
Indifférentes à tout, au monde qui s'écroule.
Elles ne mangent pas de pain, pas davantage de miettes,
Comme c'est d'ailleurs le cas des petits harles piettes.

Je me montre de près, plus près que d'habitude,
Mais pas trop près quand même, car je ne suis pas prêt
À le faire maintenant. Je ne suis pas pressé
D'être enfin familier. Puis avec promptitude,
Avec concertation, nous avons tous plongé.
Trente secondes après, nous sommes tous remontés.
Comme nous sommes dispersés, nous allons nous grouper
Et nager de conserve avant de replonger.

Quand on aura plus faim… On plonge pour manger !
On pourrait s'arrêter, et même se reposer.
Mais au lieu de cela, on va tous parader
Et poursuivre les filles qui nous ont excité,
Jusqu'à ce qu'elles s'allongent, toutes énamourées,
À moitiés immergées pour qu'on puisse les chausser.

Quand le beau temps viendra, on ira vers le Nord.
On y trouve des arbres, surtout des arbres morts
Ou bien creusés de trous profonds par le pic noir.
À défaut, nous nichons aussi dans des nichoirs.
Les gentils scandinaves les installent près de l'eau,
Mais sur le tronc des arbres, à deux mètres de haut.

C'est là que nous pondrons, que nos petits naîtront.
Sitôt qu'ils seront nés, de suite, ils sauteront.
Il faudra qu'ils fassent vite, tant qu'ils sont cartilage.
Quand ils seraient en os, ce ne serait plus sage.

Et aussitôt à terre, je les emmènerai
Jusqu'au milieu du lac où je leur apprendrai
À manger, à pêcher, ce que doivent savoir
Pour vivre pour le mieux, tous les petits canards.

Au bout de huit semaines et pas une de plus,
Ils sauront tous voler, parfaitement plonger
Et sauront distinguer les planorbes des limnées.
L'heure est venue que l'on ne s'en occupe plus.

Puis, reviendra l'automne. Les hautes pressions polaires
Amènent des froids qui privent les eaux de l'air
Puisqu'elles s'emprisonnent, tout au moins en surface,
Dans une couche dure, glissante comme glace.

Il sera temps qu'on parte pour fuir le froid d'hiver,
Qu'on quitte cette neige pour vivre au balnéaire.
J'aime mieux les rias ou les baies abritées
Que les trop grandes vagues qui me font dégueuler.

Vous ne me verrez pas sur les mers agitées.
Je fréquente assez peu les côtes de la France.
La raison est qu'on voit trop de pêcheurs à pied…
Et puis on a barré l'estuaire de la Rance !

Kiel, Allemagne.