| Bienvenue à Kingfjord. Dommage qu'il fasse mauvais. Tout ce brouillard, d'un coup, est devenu épais. C'est à peine si l'on voit les côtés de la piste Ou le haut des falaises pavées de micaschistes. J'habite au fond d'une anse qui borde l'océan, Tout au bord d'un ruisseau qui s'étale en marais Et méandre sur la plage, avant de se jeter Dans des vagues d'écume dispersée par le vent. Mon marais est couvert de laîches, de saules nains. J'y ai caché mon nid pour être bien certain De mener jusqu'à terme, à l'abri des regards, L'élevage de mes jeunes, sans l'aide du hasard. Á peine avez-vous mis les pieds sur mon domaine, Qu'aussitôt, je m'envole, je crie, je me démène, J'alerte, je m'égosille. Pour un peu, si j'osais, Je piquerais sur vous pour vous effaroucher. Mais, je funambule sur le fil téléphonique, D'où je crie, vitupère, invective, apostrophe. Je sens confusément venir la catastrophe, Car vous voir aussi près, franchement me panique. Parti comme vous l'êtes et le brouillard qu'il fait, Vous allez sûrement écraser mes petits Qui sont quatre, cachés, au sein de l'inondé, En costume de duvet et que rien ne trahit. Je m'envole et encore vous survole de près, Laissant pendre mes pattes toutes rouge orangé. Je me pose devant vous. Je cours d'un pas pressé. J'essaie bien, mais en vain, au loin, vous entraîner. Pourtant, je n'irai pas, comme le fait l'aboyeur, Jusqu'à feindre la mort ou bien ma dernière heure. Je trouve ça pitoyable et de bien peu d'honneur. S'il le faut, je vous charge en vous visant le cœur. Mais mes cris suffiront à vous décourager. Á moins que ce ne soit le ruisseau d'eau glacée Qui dut se révéler trop profond pour vos bottes. Vous ne verrez pas mes petits entre les mottes Vous les verrez plus tard. Je m'habitue à vous. Dans le canyon de sable qui ravine la plage, Je vais les promèner. Voyez comme ils sont sages. Voyez comme j'en suis fier. Je vous donne rendez-vous. Demain... Le jour d'après... Ou plus tard en Bretagne ? J'essaierai de nicher aux marais de Séné, Quand je serai très vieux, à mon retour d'Espagne Et bien trop fatigué de toujours voyager. Je m'y installerai. Surtout qu'on m'y protège ! J'arrête les migrations et les pèlerinages, Car aller de l'Afrique aux confins de Norvège, Franchement, je le dis, ce n'est plus de mon âge.
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