Le fou de Bassan : Sula bassana
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Le fou de Bassan (Sula bassana)



Aborder par la terre la falaise où je niche
N'est, certes, pas aisé. Il vous faut traverser
Des étendues désertes de toundras dénudées,
Des rivières glacées et longer des corniches
Où la roche éboulée roule comme pois chiche
Cherchant à chaque instant à vous assassiner.

J'habite une colonie dont je pense qu'elle est
La plus en latitude qu'on puisse imaginer.
Ma falaise est abrupte et de roches noircies
Qui sont comme les marches d'un immense escalier
Sur lesquelles patientent nos enfants affamés
Qui s'étonnent encore de n'être plus nourris.

Beaucoup ont déserté leur nid de laminaires.
Certains sont déjà loin comme des points sur la mer
Que l'on rejoint parfois. On ne s'en occupe plus.
Ils sont bien assez gras et il faut qu'ils apprennent
À vite s'envoler pour qu'ils plongent et qu'ils prennent
Tout seuls des lieus, des labres et des petites morues.

Au pied de la falaise, des ombres imprécises
En habit de linceul, fantômes imprévus,
Croisent en profondeur, remontent et vaporisent
Un mélange de vapeur et de gaz carbonique.

Sont-ce des bélougas ? Les narvals ont des piques !
Ils s'évanouissent déjà, à peine entrevus.

Des phoques, au soleil, s'éventent d'une patte.
Un gerfaut fait l'écho de son cri sur la crique.

Soudain la brume épaisse envahit tout l'espace,
Se répand en volutes, accroche ce qui dépasse,
Partout insinue ses gouttes microscopiques,
Plus froides que la mort.

_______________Alors, elles vous rattrapent.

Syltefjord, Presqu'île de Varanger, Norvège.