L'engoulevent d'Europe : Caprimulgus europaeus
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L'engoulevent d'Europe (Caprimulgus europaeus)


Le soleil crépuscule. Maintenant la nature
Ramasse ses couleurs et se pare de gris.
Un renard en maraude, d'un bond de chat, capture
Un mulot campagnol aux allures de souris.

La hulotte se réveille. Le merle l'a dérangée.
Il crie et se démène sur tout son territoire,
Fait à tout ce qui bouge, pour un rien, une histoire…
Même au chevreuil qui marche en levant haut les pieds.

Altaïr et Vénus allument enfin leurs feux
Et la mèche qui embrase toute la voie lactée.
S'il arrive en passant qu'elles se brûlent les doigts,
Des étoiles filantes en tombent alors parfois.

Maintenant, il est temps que je chante, c'est l'heure.
Je fais comme les enfants un bruit d'aéroplane
Quand ils se font voler imitant le moteur
Toutes lèvres vibrant avec les bras qui planent.

Allongé sur une branche ou au bout d'un piquet,
Je vous vois d'assez loin quand vous ne savez pas
D'où vient donc ce chant que vous ne situez pas,
Car je suis ventriloque… Mais ça vous le savez.

Je m'envole dans un cri, montre mes ailes ornées
D'une cocarde blanche. Je viens vous voir de près
Et même vous saluer en relevant les ailes,
Comme le machaon visitant les ombelles.

Vous aurez remarqué que ce bruit que je fais
Comme un claquement d'ailes et qui semble intriguer
Tant d'ornithologistes. C'est deux plumes que j'accroche,
Deux plumes du poignet, aussi dures que la roche,
Qui claquent très fort quand elles sont retournées.

J'aime aussi me poser, sur l'allée, devant vous
Et regarder le ciel où se détachent, en ombre,
Des noctuelles fugaces, des capricornes sombres
Vers lesquels je m'élève. Je les gobe d'un coup,
Puis d'un vol silencieux, mis à part quelques cris
Qui permettent aux miens de savoir où je suis,
Je m'éclipse pour un temps… mais allez savoir où ?

Je sais parfaitement me poser de travers
Sur les petites branches. D'aucuns disent le contraire.
Je ferai remarquer qu'il n'y a qu'à l'envers
Comme les chauves-souris que je ne le fais guère.

Je sais très bien aussi, comme tous les oiseaux,
Me poser sur la pointe d'une branche toute sèche,
Ou bien marcher par terre… pas comme les chevêches
Qui sautillent à pieds joints, plutôt comme les chevaux
Quand ils courent au trot sur leurs verts pâturages
Où je vais quelquefois, puisque dans le fourrage,
Les papillons de nuit s'enivrent de pollen.

J'aime bien ceux qui sont tout recouverts de laine.
Je crois qu'on les appelle les sphinx ou les phalènes.
Les années les plus chaudes, ils pullulent… Quelle aubaine !

Mais les coléoptères en armure de chitine
Vaudraient bien trois étoiles au menu des cantines.

Si je ne chantais pas, personne ne saurait
Vraiment ni que j'existe… ni que je nourrirais
Les légendes qui parlent d'elves et korrigans.

Comment faire pour savoir, quand mon ombre s'envole,
Qu'elle n'est pas un mort dont l'âme pendant la nuit
Quitte les Enfers où, sans doute, elle s'ennuie
Pour revenir sur Terre à l'heure où les enfants
Dorment à poings fermés et les bêtes caracolent ?

Le mot homochromie me sied parfaitement.
Que je dorme par terre ou niche pareillement,
Mon habit de feuilles mortes et d'écorces mélangées,
Aux yeux de ceux qui passent, bien souvent me soustrait.

S'il arrive, quelquefois, que je sois découvert,
Je m'envole en silence et gagne le couvert
Sous lequel, à l'abri, je ronronne de colère
Et ce, même en plein jour, quand brille le solaire.

Je sais aussi très bien simuler la blessure
Qui empêche à l'oiseau de prendre son essor.
J'entraîne le chien qui pense me mettre à mort
Loin des œufs et du nid et dès que je suis sûr
Qu'ils sont bien à l'abri… je suis un souvenir !

Je prends aussi, j'avoue, un immense plaisir
Á contempler d'en haut la tête stupéfiée
Du stupide animal qui ne comprend jamais
Comment la proie blessée qu'il s'apprête à occire
Ait pu, comme par miracle, aussi vite guérir ?

Je piège aussi les hommes, les renards, les satyres…
Sauf les serpents qui ne savent pas bien courir.

J'ai voulu vous ruser, mais vous êtes resté
Á marcher sur des œufs pour éviter les miens,
Déjà bien emplumés et figés par l'angoisse…
Ne les touchez pas, vous leur porteriez la poisse !

Je possède des plumes, dures et fines, qui garnissent
Le pourtour de mon bec comme le font les vibrisses.
D'aucuns écrivent qu'elles me serviraient de nasse
Pour piéger les insectes et les proies que je chasse.

Demandez-vous plutôt comment quand il fait nuit,
Nous les localisons ? Comme les chauves-souris,
Avec des ultrasons ; les moustaches du chat
Prolongent son cerveau…

____________________Et mes vibrisses à moi,
Ce serait pour faire beau ?

____________________Savez-vous que mes plumes
Aux radiations U.V. deviennent fluorescentes ?

Ça devrait passionner les sociétés savantes,
Au moins autant que de savoir si une enclume
Qu'on lâche du haut d'un toit, arrive allègrement
Avec un peu d'avance sur un verre qui se casse
Á l'ultime rebond et ce quoi que l'on fasse…
Ou du côté du beurre, la tartine en tombant !

Á quoi me servirait cette bonne fortune ?
Si ce n'était de jouir des rayons de la lune !
La nature ne conserve que les choses importantes.
Savoir à quoi elles servent n'est pas chose évidente.

L'homme sait tout sur tout quand cela sert à l'homme.
C'est tout naturel et compréhensible, en somme.
Pour les bêtes, il demeure sans imagination,
Simpliste et imprécis dans ces explications.

Pourquoi conserverions-nous des choses inutiles ?
Pour prendre du plaisir à vivre le futile ?

Bois de Quellenec, Kerpotence, Hennebont.