L'effraie des clochers : Tyto alba
®
L'effraie des clochers (Tyto alba)


La journée, je somnole sur le haut d'un placard
Dans le grenier de la maison de vos parents.
Il est plein de journaux et aussi d'oreillards
Qui pendent la tête en bas, sèment leurs excréments.

La fenêtre mansardée est restée entrouverte.
Quand arrive le soir, je m'en vais prudemment,
Marche sur la gouttière, tous les sens en alerte.
Puis, je me fais entendre en chantant en ronflant.

Quelquefois en hiver, je chuinte ou bien je trille.
D'aucuns trouvent ce cri angoissant et sinistre.
Mais c'est mon cri d'amour. À chacun son registre.
Je n'émets pas d'avis quand vos femmes s'égosillent !

Je laisse un peu partout, dans tous les galetas,
Des pelotes contenant les restes de mes repas :
Des dents de musaraignes, des os d'étourneaux…
Ceux-là, je les capture quand ils vont faire dodo.

Le soir, sur un dortoir tout planté de cyprès.
Ils sont plusieurs millions, dès la fin de l'été,
Avant que ces oiseaux n'arrivent, je chassai,
Des campagnols des champs, des mulots sur les haies

Quand ils sont abondants, les très bonnes années,
Je niche dès le printemps et je peux espérer
En capturer assez pour nourrir mes enfants.

Sinon, c'est la disette et malheureusement,
Mes tout petits derniers doivent se sacrifier.
Ils se laissent mourir et servent de dîner
Á leurs frères ou leurs sœurs qui tentent de survivre.

Croyez-moi ou bien non, mais c'est très dur à vivre,
Que perdre des enfants, le fruit de nos amours,
Que l'on pond avec soin, qu'on couve trente jours
Pour qu'ils éclosent enfin et nous montrent leurs bouilles
Rigolotes souvent ou bien crevant de trouille
Quand vous venez nous voir, souvent à l'improviste.

Vraiment, je n'aime pas vos discrètes visites…

Depuis que ces oiseaux colonisent mes bois,
J'attends qu'ils y reviennent pour connaître la joie
D'élever des enfants, sans qu'ils meurent de faim.

Cette année, j'en ai six. Même si l'hiver est proche,
Les sansonnets bruyants sont faciles d'approche.
Je les cueille aisément surtout qu'ils dorment bien.
Avant qu'il soit minuit, mes petits sont gavés.
Les proies sont si nombreuses qu'au petit-déjeuner,
Je leur ferai, chaque fois, un deuxième service.
Aucun de mes petits ne fera sacrifice.

Un peu avant Noël, ils seront tous partis.
Vous nous verrez rôder du côté du dortoir.
Dans le disque de lune, j'apparais dans le noir
Comme un fantôme blanc qui tranche sur la nuit.

Il arrive parfois que je fasse la curieuse.
Je vous regarde et chuinte. Je ne suis pas furieuse.
Je me dévisse le cou. Je suis sans doute comique
Á l'esprit des humains, à chacun sa mimique.

Les seules fois où je me sentais ridicule,
C'est quand on me clouait sur la porte des granges.
Les hommes sont cruels sans que ça les dérange,
Et de la barbarie, améliorent la formule.

On me cloue moins souvent. En tout cas, je l'espère.
Je passe moins souvent pour l'oiseau des sorcières
Ou des mauvais augures, car j'annonçai la mort
Et cela suffisait pour me faire mauvais sort.

Maintenant, semble-t-il, on me croît très utile
Pour prendre dans les champs les souris qui pullulent
Après qu'on les eût empoisonnées de pilules
Qui leur rongent les sangs et me rendent stérile.

Des sorciers, les hommes en jouent les apprentis.
Quand donc apprendront-ils à être réfléchis ?
Cela m'effraie beaucoup, car je doute vraiment
Que leçon du passé puisse servir aux hommes.

Pour autant que je sache, les idées à la gomme
Ont bien plus de succès que les raisonnements.

Le grenier de la maison familiale à Villaines...