L'écrevisse des ruisseaux : Potamobius astacus
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L'écrevisse des ruisseaux (Potamobius astacus)

Je fus à votre table, principale invitée.
Je trônais sur un plat, rougie de confusion.
Votre père riait en remontant, bien frais,
Le vin blanc de la cave gardé pour l'occasion.

C'était une aventure, deux ou trois fois par an,
Au milieu de l'été, et cela commençait
Toujours par les balances qu'il fallait réparer ;
Les plombs qu'il fallait fondre quand ils étaient manquants ;
La morue, dès la veille, qu'il fallait dessaler ;
Le pique-nique que la mère mettait dans des paniers ;
Des discussions sans fin sur le choix du ruisseau
Et ne pas oublier d'emporter plusieurs seaux !

Le temps qu'il fallait pour toutes bien nous châtrer,
Puisque notre intestin, à ce qu'il paraîtrait,
Donne de l'amertume à la chair estimée
Qui remplit notre queue. Il fallait l'enlever.

Le court-bouillon, longtemps, sur le feu, réduisait,
Parfumant la maison d'odeurs acidulées.
La bonne qui pleurait car malgré ses efforts,
Nous avions toutes rougi, bien qu'elle nous touille fort.

Les poules se régalaient de toutes nos carapaces
Vous pondant des œufs dont les jaunes ne l'étaient plus.
Mais une année, pourtant, je m'étais disparue…
Malade d'un champignon, au point que j'en trépasse !

Maintenant je suis rare, complètement absente
Des ruisseaux, des étangs où j'étais des centaines.
Votre père, en colère, jetait ses anathèmes :

«- L'agricole, disait-il, ne marche qu'à coups de prime.
Il verse des poisons, mais qui jamais ne sentent.
La merde avait du bon, partout on la supprime…
Les nitrates au phosphore, c'est par tonne qu'on les sème.
Si ça continue, on chantera requiem
Á l'enterrement des ploucs qui vont à la déprime…
Tous au bord du suicide, sinon déjà ruinés
Et le prix des cartouches va encore augmenter !…»


Il tenait ces propos fin des années cinquante !


Villaines la Juhel, Mayenne.